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Et Cannes réinventa la féminité

Charlotte Pudlowski, mis à jour le 23.05.2014 à 15 h 17

Adèle Haenel dans «L'homme qu'on aimait trop» d'André Téchiné.

Adèle Haenel dans «L'homme qu'on aimait trop» d'André Téchiné.

C'est toujours un jeu amusant, chaque année, de voir à Cannes la façon dont le cinéma reflète le monde que l'on a regardé bouger pendant douze mois. L'an dernier, par exemple, le jour de la remise de la Palme d'or, des milliers de personnes défilaient dans Paris contre la loi autorisant le mariage des couples de même sexe pendant qu'en même temps, la distinction suprême du cinéma revenait à un film, La Vie d'Adèle, racontant une histoire d'amour entre deux femmes. 

Et cette année? Cette année, la loi sur le mariage pour tous est passée, et la question de l'homosexualité semble moins frontalement posée. Elle traverse le cinéma bien plus en filigrane que l'an dernier dans La Vie d'Adèle, dans le biopic du pianiste Liberace signé Soderbergh ou dans L'Inconnu du Lac d'Alain Guiraudie. 

Par exemple, dans Xenia, du grec Panos Koutras, deux frères qui viennent de perdre leur mère partent à la recherche de leur père qui les a abandonnés quand ils étaient petits. L'un des deux frères est gay, efféminé. Leur oncle est gay aussi, efféminé aussi –un tenancier de cabaret très Michouesque. Mais le centre de l'histoire est leur fraternité, leur quête de père, c'est un film d'apprentissage sur fond de crise économique. Comme le dit le réalisateur, dans les années 70, être «punk avec son côté "no future", c'était une vision esthétique, poétique des choses, alors que "no future" maintenant est une réalité très noire. C'est de cela que parle vraiment le film». 

Même le biopic d'Yves Saint-Laurent signé Bertrand Bonello ne fait pas de l'homosexualité de son personnage principal un sujet. C'est une histoire de génie, «un film d'artiste sur un artiste» comme l'écrit Télérama, sur le rapport à la création, au temps, au désir même, mais pas à l'homosexualité précisément. D'ailleurs, c'est tout juste si les hommes s'embrassent vraiment dans le film.

«J'espère qu'on est passés à autre chose»

Etonamment, même deux des jeunes réalisateurs qui s'interrogent le mieux sur l'identité sexuelle, le canadien Xavier Dolan et la française Céline Sciamma, n'évoquent pas l'homosexualité dans leurs films respectifs présentés cette année. L'identité oui, mais pas l'homosexualité. Comme si la question était dépassée.

«J’espère qu’on est passés à autre chose qu’au débat sur l’homosexualité», nous a d'ailleurs répondu en souriant Céline Sciamma quand on a l'interrogée sur le sujet. «Même si c’est toujours un peu dangereux de diagnostiquer qu’on passe à autre chose: ça peut créer des mouvements réactionnaires. Moi en tous cas, je fais pas des films pour tourner des pages, je fais des films qui sont de nouvelles pages.»

Et cette nouvelle page porte davantage sur la place assignée aux hommes et aux femmes, mais comme une force tranquille, à l'image de la façon dont Sciamma explore le questionnement identitaire dans Bande de filles. La question de l'hétéronormalité est aussi posée dans le film Force Majeure, du suédois : qu'est-ce qu'un vrai père de famille, se doit-il vraiment d'assurer la protection des siens? Peut-il rester un homme s'il ne le fait pas?

Face à ces questionnements, deux sortes de réponses. 

Celle de la compétition, d'abord. Comme l'écrit Frédéric Strauss dans Télérama, les deux films de femmes en lice, Les Merveilles d'Alice Rohrwacher et Still the Water de Naomi Kawase, similaires dans leur esthétique, donnent une idée cliché du cinéma des femmes:

«Ce serait le cinéma du sensible, du mystère, de la magie qui peut nous unir aux éléments, au ciel et à la terre, à la mer et à la mère, aux arbres, aux animaux, aux petites abeilles... Le cinéma des femmes, ce serait bouquet de sensations, une broderie pleine de délicatesse. Et, bien sûr, de féminité!»

Still the Water, de Naomi Kawase

A l'inverse, les films qui ne sont pas en compétition donnent une image différente de ce qu'est le «cinéma de femmes»: «Face à Rohrwacher et Kawase, Sciamma, Hausner et Ferran apparaissent comme des guerrières», davantage attentives au cadrage, à la structure.

Amoureuse transie, gouailleuse et sportive

Outre les femmes cinéastes, c'est la féminité, telle que représentée par le cinéma, qui évolue. Une évolution incarnée notamment par le succès rencontré par Adèle Haenel, récent César du meilleur second rôle pour Suzanne.

Présente dans deux films sur la Croisette, l'un en sélection officielle (L'homme qu'on aimait trop d'André Téchiné, sur l'affaire Agnelet), l'autre à la Quinzaine des Réalisateurs (Les Combattants de Thomas Cailley), la comédienne est loin d'incarner physiquement la féminité traditionnelle: fragile, douce, délicate. 

Les Combattants

Elle a pourtant été l'une des comédiennes les plus remarquées du Festival et, dans les deux films, joue LA femme. L'amoureuse transie, prête à tout pour un homme, chez Téchiné, et l'héroïne de comédie romantique chez Cailley –dont le titre en anglais est d'ailleurs Love at first sight. Et à chaque fois, elle est pourtant gouailleuse, sportive. Les deux personnages n'ont pas du tout le même tempérament, mais Adèle Haenel réinvente chez chacun ce que la féminité peut être. 

Dans Les Combattants d'ailleurs, l'amoureux lui demande pourquoi elle ne fait pas d'«efforts» –pour être plus sexy, pourquoi elle ne met pas de jupes. Mais il rit aussitôt de lui-même. Le personnage d'Adèle Haenel ne passera pas par la traditionnelle phase de relooking propre aux comédies romantiques américaines, par laquelle la fille doit devenir belle et sexy pour que le garçon la voie enfin vraiment... C'est osé, pour une comédie romantique, de laisser la fille être un garçon manqué.

Ce portrait du monde que dresse Cannes doit aussi interroger les journalistes. Peut-être que le progrès sera avéré quand ils (nous) n'auront plus à s'étonner de ce qu'une actrice moins féminine au sens traditionnel se retrouve à l'affiche de deux films. À compter le nombre de femmes en et hors compétition. À évaluer le point de vue qu'elles donnent et celui qu'on leur assigne. Pas encore, manifestement.

Charlotte Pudlowski

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Charlotte Pudlowski (740 articles)
Rédactrice en chef de Slate.fr
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