Cannes 2014 / Culture

Il y a vingt ans, la Palme d'or de «Pulp Fiction»

Temps de lecture : 2 min

Smoking blanc, nœud papillon noir, le président du jury Clint Eastwood lâche les mots fatidiques: «Pulp Fiction.» Nous sommes le 23 mai 1994, il y a vingt ans jour pour jour, et le deuxième film de Quentin Tarantino vient de remporter la Palme d'or du 47e Festival de Cannes.

Dans la salle, le réalisateur fait des high five, tape sur l'épaule de son producteur Harvey Weinstein, monte sur scène entouré de ses acteurs (John Travolta, Bruce Willis, Maria de Medeiros, Samuel L. Jackson...).

Il fait un doigt d'honneur à une spectatrice qui hurle «Scandale!», puis lâche, étonné:

«Pour gagner, il faut faire des films qui rassemblent les gens. Mes films sont faits pour diviser.»

Pulp Fiction avait été projeté seulement l'avant-veille, au sein d'une sélection où, rappelle le Telegraph, il était plutôt moins attendu, au sein du contingent américain, que le dernier film d'Alan Rudolph, Mrs Parker et le cercle vicieux. Dans ses mémoires, le président du Festival Gilles Jacob raconte le débat serré qui avait présidé à l'attribution de cette Palme d'or, qui fera à nouveau l'objet d'une projection spéciale à Cannes ce 23 mai 2014:

«Trois films tenaient la corde. Le vote indicatif donna Vivre! [de Zhang Yimou], cité huit fois, Pulp Fiction, cinq fois, et Soleil trompeur [de Nikita Mikhalkov], cinq fois. Au deuxième tour, Pulp avait quatre voix, les deux autres trois. Au troisième tour (majorité simple): Pulp avait cinq voix, Soleil trompeur trois voix et Vivre! deux.

Plusieurs jurés regrettèrent la confusion de la méthode, la précipitation des débats et se montraient frustrés de n'avoir pas fait triompher leur candidat. Mais Clint était ravi: son poulain avait gagné.»

REUTERS/Éric Gaillard

Attribuée en plein débat sur l'exception culturelle, d'où s'ensuivit un refroidissement des relations Cannes-Hollywood, cette Palme ne fit pas l'unanimité. Le lendemain, le quotidien belge Le Soir voyait ainsi dans Pulp Fiction un «divertissement cynique et plat [...], drolatique, sans doute, mais à la manière de ces séries B qui ne font pas le détail dans la violence gratuite» et qui «ne fait jamais que dissimuler sous un mince voile d'intellectualisme d'emprunt une vulgarité d'inspiration».

«La France, à travers Cannes, a donc choisi la reddition en rase campagne en couronnant un film d'auteur, certes, mais qui incarne ce contre quoi tout le cinéma européen s'insurge: l'appel le plus élémentaire aux sensations les plus basses», concluait le quotidien. «En attribuant la palme d'or à Pulp Fiction, parodie sanglante des polars à trois sous, délibérement provocante dans le sordide kitsch, le jury du festival a donc opté pour l'air du temps, le succès "mode", "jeune", le film qui plaira au public adolescent», cinglaient de leur côté Les Échos.

Cette édition de Cannes était il faut dire particulièrement riche, puisque parmi les films projetés, on comptait aussi La Reine Margot de Chéreau, Journal intime de Moretti, Trois couleurs: Rouge de Kieslowski, Les Patriotes d'Éric Rochant ou Au travers des oliviers de Kiarostami, les deux premiers se retrouvant au palmarès. La vice-présidente du jury Catherine Deneuve avait d'ailleurs regretté de ne pas avoir réussi à faire primer certains cinéastes.

Quant à Tarantino, il est revenu à Cannes dix ans après en tant que président du jury pour attribuer une Palme tout aussi contestée et beaucoup moins mémorable: Fahrenheit 9/11 de Michael Moore.

Jean-Marie Pottier Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).

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