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Le cinéma de feu de Xavier Dolan, le cinéma de plâtre de Loach et Zhang

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 23.05.2014 à 11 h 36

Le film du jeune cinéaste québécois réunit une énergie, un amour pour ses personnages et une passion pour ce qui leur arrive comme on en voit rarement.

«Mommy», de Xavier Dolan.

«Mommy», de Xavier Dolan.

Mommy de Xavier Dolan (Compétition officielle)
Jimmy’s Hall de Ken Loach (Compétition officielle)
Coming Home de Zhang Yi-mou (Hors compétition)

Xavier Dolan raconte une histoire dont on confesse qu’a priori on n’a pas grand chose à faire. Soit le récit agité des relations entre une veuve bientôt quinquagénaire plutôt instable et son grand adolescent de fils, sujet à des troubles de comportement pouvant devenir violent. Le tableau est complété par un troisième personnage, une voisine enfermée dans une routine de femme au foyer qui vient s’inscrire en tiers bénéfique – pour les trois – dans ce tandem survolté.

Comme ses protagonistes, le jeune cinéaste québécois  procède par coups de force, il ne se soucie de justifier ni pourquoi il s’intéresse à ces gens-là, ni bon nombre de situations ou de décisions prises par ceux dont il conte les tribulations. N’importe quel flic du scénario comme il en pullule dans le cinéma dira que tout ça est assez bancal, sans plus d’introduction, de définition, de logique interne que de conclusion cohérente. Il serait absurde de prétendre que c’est au contraire ce qui fait la réussite du film, mais ça aide.

Ça l’aide à compter sur d’autres forces, d’autres ressources. La première, la plus évidente mais certainement pas la plus facile à mettre en œuvre, consiste à filmer chaque scène comme si elle était la plus importante du film, sinon la plus importante jamais tournée depuis l’invention du cinéma. 

Dolan réussit à insuffler un engagement de toutes les composantes qui font un séquence – acteurs, dialogues, travail de l’image et du son, rythme – qui emporte l’intérêt et l’empathie du spectateur au nom de ses qualités propres de mise en scène, d’une sorte d’amour fou de ce qui est en train de se passer, là, avec ces gens-là à cet endroit-là et à ce moment-là. Ce peut être un dîner, les courses au supermarché, une danse, un conflit ouvert ou un moment d’affection souriante, n’importe.

Xavier Dolan, on le sait depuis la découverte de son premier film, J’ai tué ma mère, en 2009, est comme habité, parfois même on dirait possédé par un élan cinématographique d’une exceptionnelle puissance. Il est capable des audaces les plus kitsch comme d’un réalisme implacable, il adore tout autant la romance et la méditation, la chansonnette et l’opéra. Ici, il se dote d’un outil supplémentaire, et qui fait merveille bien longtemps après avoir arrêté de faire surprise : le format carré de l’image.

Depuis quelques temps les cinéastes remettent en question les formats industriels (le 1.66 et le 1.85 qu’on appelle abusivement format Scope). Tandis que certains reviennent au 1.33 des premières décennies du cinéma (notamment Mathieu Amalric pour La Chambre bleue), d’autres explorent des propositions plus inédites. On se souvient de l’image curieuse, comme vue à travers le fond d’un verre, du Post Tenebra Lux de Carlos Reygadas, cette année FLA de Djin Carrenard est en partie filmé avec un objectif qui redécoupe et déforme l’image. Dolan, lui, choisit ce format carré qui se réfère à la tradition du portrait. 

Qu’il se centre sur un seul protagoniste ou en fasse rentrer deux dans ce cadre exigu, le réalisateur en retire des effets étonnants, qui sont loin de se réduire à la sensation – ben réelle – d’espace contraint, d’enfermement mental autant que physique. Et le moment venu il ne se privera pas non plus de remettre en jeu son propre cadre, avec une liberté digne de Tex Avery. Puisque, violent, inquiétant, émouvant, Mommy est aussi un film très drôle, qui a suscité largement plus d’éclats de rire à lui tout seul que la totalité du reste de la sélection.

C’est, surtout, un film porté par une vis cinematographica, une énergie de faire un film avec amour pour ses personnages et passion pour ce qui leur arrive, comme on en voit rarement.

A peu près le contraire de ce qui arrive avec le nouveau film d’un Ken Loach qu’on a rarement connu si peu inspiré. Jimmy’s Hall raconte une histoire à laquelle on ne demandait qu’à s’intéresser, épisode des débuts de la République d’Irlande où, dans les années 30, s’affrontent progressistes et conservateurs autour d’un lieu collectif, salle de danse et d’études pour les villageois, avec d’un côté le jazz en renfort de la culture populaire et de l’autre la sainte alliance des patrons, des curés et des flics.

Et donc ? Donc, rien du tout. Malgré un petit effort de complexité sur le personnage du vieux prêtre, Ken Loach administre une leçon de propagande digne des pires temps du réalisme socialiste. Selon un schéma au sens strict réactionnaire —dimension désormais importante de la gauche européenne—, il n’offre comme hypothèse de construction d’une pratique commune que de refaire ce qui s’est fait autrefois: un vrai tombeau pour les hypothèses d’invention de nouveaux modes d’échanges collectifs, de mise en partage de savoir, de plaisirs, d’énergie.

Comme le film avance, et n’ayant guère à regarder et encore moins à ressentir (sans parler de réfléchir), on se prend à remarquer ses similitudes avec un autre, vu quelques jours auparavant, Coming Home. Signée Zhang Yimou, cinéaste officiel du régime chinois, cette fresque historique est consacrée aux conséquences douloureuses de la Révolution culturelle, thème jusqu’alors réservé aux productions marginales.

Mais tandis qu’on assiste aux efforts répétés du survivant d’un goulag chinois de faire revenir la mémoire à son épouse traumatisée par le passé, on constate surtout la domination sans partage de ce même passé dans la manière de faire le film.

Péniblement vieillot et réactionnaire, Coming Home accomplit l’exploit peu banal, pour stigmatiser les violences et les injustices engendrées par le gouvernement maoïste dans les années 60-70, de lui emprunter son imagerie et ses simplismes des années 50. De l’Ouest de l’Europe à l’Extrême Orient, les vieux carcans ont la vie dure.

Le cinéma de Xavier Dolan, aussi personnel soit-il (il l’est !), aussi actuel soit-il (il l’est !), est un cinéma narratif, romanesque, avec des personnages, une histoire, des costumes, des décors… Le mettre en regard des films de deux cinéastes chevronnés comme Loach et Zhang témoigne combien le fossé entre académisme et un classicisme réapproprié avec talent demeure pertinent et sensible.

Cette ligne de partage est même au fond plus significative qu’entre cette recherche romanesque-là et des formes – tout aussi légitimes – d’expérimentations sur le langage du cinéma, du côté du documentaire, de l’essai, des arts plastiques, etc. 

Jean-Michel Frodon

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Critique de cinéma
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