Cannes 2014Culture

«Still the Water» et «Deux jours, une nuit»: le Festival de Cannes touché par la grâce

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 21.05.2014 à 10 h 24

«Still the Water», de Naomi Kawase

«Still the Water», de Naomi Kawase

CANNES 2014, JOUR 5
Still the Water de Naomi Kawase (Compétition officielle) | durée: 1h59 | sortie: 17 septembre 2014
Deux jours, une nuit de Jean-Pierre et Luc Dardenne (Compétition officielle) | durée: 1h35 | sortie: 21 mai 2014

À mi-parcours, la compétition officielle aura offert aux festivaliers un jour de pur bonheur de cinéma avec deux films extrêmement différents mais qui, d’une certaine manière, se retrouvent au même l’horizon de beauté.

Le film des frères Dardenne est aussi européen que celui de Naomi Kawase est asiatique: il ne s’agit pas seulement là de géographie mais d’inscription dans des contextes réels (des paysages, des habitats, des lumières…) et dans des cultures. Le parcours de Sandra, l’ouvrière menacée de perdre son emploi si elle ne parvient pas à convaincre suffisamment de ses collègues de préférer la solidarité à leur intérêt immédiat, est un nouvel accomplissement des frères belges, digne de leur plus belles réussites précédentes.

Le retour à Cannes de Naomi Kawase,  sept ans après La Forêt de Mogari, Grand Prix du Festival, est ce que la cinéaste japonaise a accompli de plus beau depuis Shara, en 2003.

Dès le premier plan, l’évidence s’impose: une vague immense qui déferle, et c’est dans la même image la splendeur de l’art traditionnel japonais magnifiée par Hokusai et la terreur contemporaine matérialisée par le tsunami et Fukushima. Le film se déploie exactement à cette croisée: il accompagne le destin de deux adolescents dans un petit port d’une île au Sud du Japon et des parents de l’un et de l’autre.

Plan après plan, séquence après séquence, avec un art d’une extrême délicatesse, la cinéaste accompagne les faits de l’existence quotidienne et des événements dramatiques, dont la découverte d’un cadavre nu flottant dans la mer ou la lente et inexorable agonie de la mère de la jeune fille.

Mais il est aussi question, exactement dans le même registre, de la lumière du soleil traversant les branches d’un banian, de la technique du surf, de dessins pour les manga. Still the Water est balayé de grands souffles, ceux des puissances de la mer et du vent, ceux des désirs et des angoisses des humains, il parvient à accorder leur violence aux plus intimes frémissements, aux actions quotidiennes les plus triviales.

Et ainsi, il compose un monde, un monde où la mort est à la fois un scandale et une nécessaire évidence, une affaire cosmique, individuelle et collective. La mère de Kyoko est chamane, les autres s’imaginent qu’elle ne peut pas mourir mais la mort vient pourtant, comme pour toutes choses. La séquence qui mène vers l’extinction de cete femme d’une beauté diaphane, presqu’impalpable, au milieu des chants a capella de sa fille puis de ceux de la collectivité, est un des moments les plus bouleversants qu’aient jamais offert le cinéma.

Moment à la fois poignant et apaisé, conscient de son caractère fatal et inscrit dans une tension cosmique et pourtant infiniment proche, accessible à chacun et à tous ceux qui n’ont pas la moindre idée d’où se trouvent les îles Anami, archipel tropical au Sud du Japon.

Naomi Kawase, qui est chamane elle aussi, chamane cinéaste, prête la même oreille attentive aux souvenirs du vieux pêcheur, à l’affection désordonnée de la jeune mère pour son fils, aux chants anciens et aux soupirs de l’adolescente amoureuse. Inscrit dans un environnement difficile, souvent dangereux, et aussi dans un monde où on ne dissimule pas que la mort est la loi commune, Still the Water est un film quasi hypnotique sur la transmission, ce qui se transmet malgré tout d’être en être, de génération en génération, entre individus et entre êtres inscrit dans le vaste réel.

Ainsi, par un chemin tout différent, cette force de vie qu’épouse absolument son cinéma chemine-t-elle vers le même horizon que la force de vie au milieu de tant d’obstacles contraires de Deux jours, une nuit, l’un comme l’autre mené par une énergie qui est à la fois croyance passionnée dans le cinéma et engagement du côté de la vie.

Jean-Michel Frodon

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Critique de cinéma
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