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«Deux jours, une nuit», le Capital selon les frères Dardenne

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 07.11.2016 à 17 h 35

Avec ce portrait social très incarné qui offre un grand rôle supplémentaire à Marion Cotillard, les cinéastes belges livrent un nouveau moment fort, le 8e, d'une œuvre extraordinairement cohérente.

«Deux jours, une nuit»

«Deux jours, une nuit»

Deux jours, une nuit, de Jean-Pierre et Luc Dardenne, avec Marion Cotillard, Fabrizio Rongione... | Durée: 1h35 | Sortie: 21 mai 2014 | Compétition officielle.

Dans les salles françaises aussitôt après sa présentation en compétition officielle à Cannes, le nouveau film des frères Dardenne est, délibérément, un nouveau moment d’une œuvre extraordinairement cohérente, désormais composée de sept films depuis La Promesse en 1996. Chacun s’apparente en effet peu ou prou à une trajectoire individuelle qui, selon un motif évoquant un chemin de croix (quoique nullement assujetti à une religion), révèle un état du monde à travers une succession d’épreuves endurées par le personnage principal.

Cette fois, ce dernier se nomme Sandra (Marion Cotillard). Un compte à rebours défini par le titre enserre sa quête pour essayer de sauver son emploi et, avec lui, les très modestes conditions de son existence et de celle de sa famille. Deux jours, une nuit est le récit tendu de cette aventure vers un trésor qui, comme il se doit, n’est pas forcément celui que le héros ou l’héroïne croit chercher.

Mais le parcours semé de rebondissements de Sandra dans les différents quartiers de la petite ville où elle vit et travaille est aussi bien davantage que son histoire à elle: le patron de la petite société qui emploie la jeune femme a soumis le maintien de celle-ci à son poste au vote de ses seize collègues, qui ont le choix entre une prime de 1.000 euros et la transformation de son CDD en CDI. En un week-end, elle doit convaincre la majorité d’entre eux de ne pas voter pour un argent dont beaucoup ont besoin.

Film de lutte et film théorique

Dès lors, la quête de Sandra se démultiplie sur plusieurs niveaux. Parce que chaque rencontre est une approche particulière d’un cas lui aussi particulier, l’ensemble finissant par composer une description attentive et nuancée de l’existence d’un grand nombre de ceux que maltraite la situation économique de l’Europe aujourd’hui –on est en Belgique, et l’inscription territoriale est toujours aussi juste et précise chez les Dardenne, mais ce qu’elle révèle vaudrait pour bien des régions de France, de Grande-Bretagne, d’Espagne, d’Italie…

Mais aussi parce qu’en même temps apparaît dans toute sa violence cet espèce de jeu cruel, et bien réel, même s’il prend d’ordinaire des formes un peu plus masquées, qui met les gens en concurrence humiliante, leur inflige, en plus des difficultés matérielles, d’invraisemblables formes de culpabilité, les amène à se maltraiter les uns les autres –et à se mépriser pour ça. Et encore parce que le film, sans jamais recourir à des grands mots, manifeste par sa dynamique romanesque cette hypothèse quasi-oubliée, à savoir qu’il est possible d’agir, de ne pas d’emblée courber la tête devant une fatalité sociale.

Film de lutte même s’il ne montre aucune figure classique d’affrontement, Deux jours, une nuit est aussi, sans en avoir l’air, un film théorique. Le sort de Sandra met à jour de manière concrète l’horreur fondatrice du capitalisme, qui est de créer une équivalence entre l’argent et la vie des êtres humains. Dès lors, l’«histoire toute simple» du film se révèle un formidable analyseur du monde réel. Il se trouvera des gens pour regretter qu'il ne fasse pas davantage de méandres ou de cabrioles scénaristiques: c’est au contraire sa grande force de tenir cette rectitude, qui lui permet de prendre en charge aussi fortement de tels enjeux.

Vibration des corps et singularité des voix

Reposant sur un principe dramatique simple et prenant en charge des questions sociales contemporaines très riches, le film est en même temps formidablement incarné. C’est la présence humaine, la vibration des corps, la lumière des visages, la singularité des voix qui lui permet d’exister et de ne cesser d’avancer.

Cela vaut pour l’ensemble des protagonistes, mais plus particulièrement pour le couple autour duquel se construit l’action. Car Sandra n’est pas seule, Manu, son mari (Fabrizio Rongione), est constamment à ses côtés pour rendre possible, et s’il le faut relancer, cette marche en avant de l’héroïne, marche vers le résultat du vote où, comme il se doit, c’est la marche elle-même qui se révèlera l’essentiel.

On repense, malgré un contexte très différent, à cette véritable étude de mise en scène composant l’évolution de l’écart entre deux personnages dans Le Fils, et qui ici trouve une autre traduction, tout aussi passionnante. Les Dardenne sont, entre autres qualités, de grands artistes de la bonne distance, dimension à la fois éthique et esthétique au cœur de leur mise en scène. Comment s’approcher ou pas, selon quelles trajectoires, avec quels effets? La question vaut pour les protagonistes entre eux aussi bien que pour la caméra, et pour la narration, aussi riche de ce qu’elle ne dit pas des uns et des autres, qui est manière de se tenir en retrait.

Bien entendu, ces mouvements complexes de sens et d’émotions, qu’accompagne la caméra toujours à l’unisson des déplacements, n’existent qu’avec et autour d’un centre, un centre lui-même toujours en déplacement: Sandra. La première image l’a montrée endormie, refusant l’action, sinon la vie. Dès lors qu’elle se sera levée, ce sera pour avancer, y compris lorsqu’elle retournera sur le lit, selon un mouvement dangereux de repli mais qui fait partie de sa dynamique.

Sandra, c’est à dire de manière inséparable Marion Cotillard, de retour à Cannes pour son deuxième grand rôle quasiment d’affilée après The Immigrant de James Gray. Elle semble se réinventer elle-même comme actrice en même temps qu’elle offre à Sandra un visage et une présence d’une admirable justesse, parcours sur un fil tendu vers un avenir que nul ne connaît, ni elle ni le film, mais qui transforme magnifiquement une course contre la montre et l’égoïsme en cheminement vers la vie.

Jean-Michel Frodon

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Critique de cinéma
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