Cannes 2014Culture

«The Homesman» et «Jauja»: Lisandro Alonso dans une autre dimension que Tommy Lee Jones

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 19.05.2014 à 18 h 29

«Jauja» de Lisandro Alonso.

«Jauja» de Lisandro Alonso.

CANNES 2014, JOUR 5
The Homesman de Tommy Lee Jones (Compétition officielle) | durée: 2h02 | sortie: 18 mai 2014
Jauja de Lisandro Alonso (Un certain regard) | durée: 1h48 | sortie: non annoncée

Le même jour, à Cannes, on pouvait voir presque à la suite deux films de grands espaces, dont le récit s’inscrit dans d’immenses paysages. Soit le néo-western de (et avec) Tommy Lee Jones, The Homesman, et l’épopée solitaire de Lisandro Alonso, Jauja.

Le générique de début du premier se déroule sur des images de déserts nord-américains, du côté du Montana, et des ciels immenses. Ecran large où les éléments naturels semblent peints à fresque, ampleur majestueuse d’un décor où viendront s’inscrire les tribulations des personnages: une femme solitaire et courageuse flanquée d’un lascar moins mauvais qu’il voudrait s’en donner l’air convoyant trois folles dans un chariot fermé.

Globalement prévisible, le trajet connaît des embardées surprenantes, bénéficie de fortes idées visuelles et d’un intéressant mélange de réalisme et de mythologie, qui en font une réussite sans emporter autrement l’enthousiasme. La question ici étant la manière dont ce parcours est dessiné par la mise en scène dans un environnement de steppes arides qui le sert (au sens d’un serviteur), qui lui sert de faire-valoir, et sur lequel les protagonistes semblent se déplacer comme à la surface d’un lac ou d’un plateau de théâtre.

Très exactement le contraire de ce qui se passe avec Jauja. Le réalisateur argentin y raconte la quête obstinée, jusqu’à la folie, d’un officier danois ayant rejoint les troupes argentines en train de massacrer les habitants de la Patagonie, à peu près la même époque que celle de The Homesman, à la fin du XIXe siècle. L’homme est venue avec sa toute jeune fille, qui bientôt littéralement disparaît dans le paysage en compagnie d’un soldat qu’elle a trouvé à son goût.

L’officier se lance à sa recherche, dans un monde sauvage et quasi désert de steppes, de montagne ou de plateaux rocheux. Recourant à un cadre inhabituel, presque carré, le cinéaste de La Libertad y trouve une manière d’inscrire son acteur, nul autre que Viggo Mortensen, dans ce cadre sauvage, et aux dimensions qui semblent infinies, quand l’image est beaucoup plus petite que celle du précédent film. Car ce que le film perd en surface, il le regagne au centuple en profondeur.

Cette fois, le personnage ne circule pas latéralement devant le monde, il est aspiré par lui, il l’affronte et s’y fond à la fois, sur son cheval puis à pied, élan conquérant qui se retourne en dévoration de l’homme par ce dont il avait oublié faire partie, jusqu’à entrer dans l’épaisseur du temps à force de s’être aussi complètement immergé dans l’espace. Le résultat est magnifique et mystérieux, grand cinéma en x dimensions qui, par comparaison, et malgré des moyens qui doivent être d’environ un 1/10e de ceux de Tommy Lee Jones, fait trouver le cinéma en deux dimension de celui-ci tout de même assez pauvre.

Jean-Michel Frodon

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Critique de cinéma
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