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«Geronimo», de Tony Gatlif: ça fait quoi, pour des acteurs, de se découvrir à l'écran?

Charlotte Pudlowski, mis à jour le 08.11.2016 à 18 h 21

À Cannes, beaucoup de comédiens découvrent leur film en même temps que les autres spectateurs. L'an dernier par exemple, Adèle Exarchopoulos et Léa Seydoux avaient découvert La Vie d'Adèle, qui allait recevoir la Palme, au Festival. Mais que se passe-t-il lors des projections organisées pour les acteurs? Quand ils ne sont qu'entre eux, ou presque, et qu'ils se découvrent à l'écran?

A Paris, quelques jours avant le Festival, Slate a assisté à la projection de Geronimo de Tony Gatlif, présenté ce lundi 19 mai en séance spéciale à Cannes. 

Au Balzac, près des Champs-Elysées, en ce samedi matin trempé, le réalisateur, la productrice et les comédiens sont réunis pour voir le film ensemble. Aucun, à part Céline Sallette qui l'a déjà vu, ne sait ce que ça va donner. Ambiance joyeusement excitée.

Avant la projection, Gatlif prévient: «Vous allez enfin découvrir le film qu'on a fait. Il ne faut pas vous regarder jouer, sinon vous ratez le film.» Et dans un sourire, il lance: «OK, Rachid?»

Rachid, c'est Rachid Youcef, l'un des acteurs principaux. Il a déjà été à l'affiche des Fleurs du Mal, de David Dusa, et de La Braconne, de Samuel Rondiere. Mais sa filmographie est encore assez légère pour que sa fébrilité ne le soit pas. 

Céline Sallette complète:

«Merci Tony de nous avoir tous fait rentrer dans ton film! Et personne n'a été coupé au montage, on peut déjà le dire!»

Rires nerveux et impatients. 

L'écran s'allume. On est dans une cité du Sud de la France. Les gamins zonent. Ils se carapatent à l'arrivée de «l'éduc», Céline Sallette, surnom Geronimo. Elle est le grand apache de la cité qui voudrait les sauver de l'ennui, de la violence et d'eux-mêmes.

Les premiers plans du film montrent entre autres Finnegan Oldfield, jeune acteur qui n'a jusqu'à présent tenu que des petits rôles, mais qui les a tenu avec talent (notamment dans le court-métrage de Benjamin Parent Ce n'est pas un film de cow-boy) et Maryne Cayon (spécialiste ès indiens: elle a notamment joué dans Les Apaches de Thierry de Peretti). 

Dans la salle, assis côte à côte, ils se tortillent. Elle très sérieuse, lui souriant, ébahi.

Une vraie salle de spectateurs

Le film avance. Et peu à peu la salle devient une vraie salle de spectateurs. Comme s'ils avaient entendu le conseil de Gatlif: ne pas se regarder jouer, regarder le film. 

Une sorte de Roméo et Juliette, où le prêtre qui aide les amoureux serait le héros, et ne serait pas prêtre mais éducatrice. Juliette, c'est Nil Terzi (incarnée par Nailia Harzoune), ado d'origine turque qui s'échappe le jour de son mariage forcé pour rejoindre, en robe blanche, Lucky Molina, un jeune Roméo d'origine espagnol (David Murgia). Amants sublimes.

Le film se construit comme un affrontement entre les deux familles. Celle d'origine turque est menée par le frère de Nil, Fazil (Rachid Youcef), qui voit son honneur détruit et convoque des traditions ancestrales, se mettant en tête de tuer les amants. Celle d'origine espagnole, qui vit pour l'amour et la liberté, et ne veut s'assurer que d'une chose: la survie de Lucky. 

Les familles, ce sont les bandes de West Side Story. Rarement autant que dans ce film le travail de Gatlif sur la musique aura confiné à la comédie musicale. Dans les scènes d'affrontements, rythmées à coup de caillassage, les grillages de terrains sportifs et la rue servent de batterie, les corps esquissent des chorégraphies fiévreuses. Les battles de danse se finissent au couteau. On esquisse des mouvements de flamenco sur les cercueils. Comme si toutes les danses étaient des danses macabres. 

Une version très contemporaine du mythe des amours contrariées, nourrie de l'enjeu si moderne de la construction de l'identité –de l'appartenance à la communauté, du ravivage de coutumes oubliées pour trouver du sens. Les amours contrariées connaissent rarement de véritables happy end. 

L'écran se rallume. Dans les sifflets de bonheur et les mains qui applaudissent frénétiquement, il y a tout le soulagement de voir le film enfin exister. Les lumières se rallument et les applaudissements ne faiblissent pas. Quelques cris, des bravo, des mercis. Des mamans de jeunes comédiens, présentes dans la salle, pleurent. Elles n'arrivent plus à s'arrêter. 

«Cette déchirade d'écran!»

Deux des acteurs principaux, Rachid Youcef et Nailia Harzoune, ont pleuré aussi, ils se tiennent encore dans les bras quand tout le monde est sorti. 

«Je suis troué», lâche Youcef, en continuant d'essuyer les dernières larmes. «On n'avait rien vu à part quelques images!», assure Harzoune, tout aussi manifestement bouleversée. «Le tournage s'est fini fin septembre et on n'avait aucune idée de ce que ça allait donner.» Ils sont encore un peu chancelants. 

Ils n'avaient pas eu le scénario final entre les mains, ils ne connaissaient que leur propre rôle. «Tony nous a beaucoup parlé de nos personnages, comme de vraies personnes, de manière très sensible. Qui ils étaient, ce qu'ils ressentaient. Mais on avait tous seulement une partie du film en mains», explique la comédienne. Ils ne se sont pas non plus regardés sur le combo, juste quelques coups d'oeil, pas assez pour deviner l'oeuvre finale. «C'était un puzzle, on avait chacun un morceau, là on le voit assemblé pour la première fois».

Aucun n'a vraiment réussi à regarder le film comme spectateur. «C'est un mélange. À la fois, quand on n'est pas à l'écran, on le regarde comme un vrai film, on rentre dedans, mais dès qu'on se voit, c'est difficile de ne pas s'examiner. On se dit "C'est pas moi!" tout en se reconnaissant très bien. C'est comme si on voyait toutes les qualités des autres et seulement ses propres défauts», sourit Harzoune. «Mais je ne vous dirai pas lesquels, sinon les spectateurs ne verront plus que ça.»

Devant le Balzac, les acteurs allument des clopes, filent ensemble au café du coin. L'émotion affleure encore chez Youcef et Harzoune. Aksel Ustun, qui joue Kamel, l'un des frères de Fazil, vient les complimenter en lançant «C'est quoi cette déchirade d'écran!!» Cette déchirade résume assez bien et leur état, et le film.

Charlotte Pudlowski

Charlotte Pudlowski
Charlotte Pudlowski (740 articles)
Rédactrice en chef de Slate.fr
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