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Beyoncé et Britney Spears doivent beaucoup à Michael Jackson (pas le chanteur, le danseur)

Eve Beauvallet, mis à jour le 22.06.2014 à 14 h 05

Moonwalk, anti-gravity lean, balancé testiculaire… Michael Jackson maîtrisait certes des «steps» hors de portée du commun des mortels, mais il a surtout introduit une certaine idée du métissage chorégraphique sur les dance floors.

A Mexico, en août 2009, 12.000 fans de Michael Jackson se sont rassemblés pour célébrer le 52e anniversaire de la star décédée quelques semaines auparavant. REUTERS/Henry Romero

A Mexico, en août 2009, 12.000 fans de Michael Jackson se sont rassemblés pour célébrer le 52e anniversaire de la star décédée quelques semaines auparavant. REUTERS/Henry Romero

Alors que pullulent encore à l'échelle planétaire cours, tutos et jeux vidéo prétendant vous apprendre à danser comme Michael Jackson, alors qu'il n'est pas un individu qui n'ait déjà ruiné son capital sexuel en tentant publiquement une imitation des zombies de Thriller, nous continuons à méconnaître l'apport réel du King of Pop dans le champ chorégraphique.

Les études sur la musique de Michael Jackson sont nombreuses, mais celles liées à la danse restent quasi inexistantes. Pourtant, du classique au hip-hop en passant par le contemporain, il n'est pas un chorégraphe actuel qui se risquerait à dire qu'«on a un peu surnoté ses chorés».

La fascination est unanime, nous confirme Christopher Gaspar, danseur hors-pair qui se scotche le nez et se transforme en Toon sur scène depuis vingt-six ans pour assurer la fonction de sosie officiel de Michael Jackson en France:

«Michael a bouleversé les codes de la chorégraphie en vigueur et a montré la voie aux futures générations.»

Inégalable, en somme. C'est que, au-delà de la prouesse technique, Jackson a su incarner et anticiper, à travers son rapport au corps, quelques-unes des grandes problématiques de la fin de siècle, qu'il s'agisse du fantasme post-humain, du métissage, de la déconstruction du genre ou de l'hybridation entre technologie et sauvagerie. Mise au point.

Le Mime Marceau feat. James Brown

«Michael Jackson n'a absolument rien inventé», introduit Christopher Gaspar.

Vrai: des comédies musicales de Bob Fosse aux ballets académiques, du charleston au popping (un avatar de la breakdance développée au début des années 1980), de James Brown à Gene Kelly, en passant par le Mime Marceau (grosse influence des danseurs hip-hop), John Travolta (en particulier dans Grease) ou le groupe Electric Boogaloos...

Michael Jackson a ingurgité les influences les plus bariolées et a tout recraché à sa façon. Eh oui, même le «moonwalk» ne vient pas de lui. Il le popularise en 1983 sur Billie Jean lors du vingt-cinquième anniversaire de la Motown:

... mais les origines du mouvement sont à chercher du côté des danses afro-américaines du début XXe et également chez le Mime Marceau:


Michael Jackson et le Mime Marcel Marceau par mikeneufdeux

Décevant? «C'était justement ça, la grande nouveauté!», réagit Christopher Gaspar.

«Michael n'a jamais caché ses influences et heureusement! C'est un sampler génial. Le premier, sans doute, à avoir poussé l'art du mix chorégraphique aussi loin. Son apport principal est d'avoir su emprunter, compiler et incorporer à sa façon du vocabulaire et des motifs chorégraphiques issus d'un patrimoine très large.» 

Cathy Grouet, chargée d'enseignement à l'université Paris VIII, rappelle que cela s'inscrit aussi dans la tradition afro-américaine:

«La culture afro, qu'il s'agisse de la musique ou de la danse, repose sur l'idée de collectif, de partage de la tradition, de circulation des techniques et des influences. Absolument pas sur la notion d'"auteur".»

Parmi mes mille et unes influences, les analystes retiennent particulièrement celle de Fred Astaire, qui a un jour appelé Michael Jackson, qui le considérait comme un maître. Le biographe Taraborrelli rapportait ainsi les propos d'Astaire:

«Vous êtes un danseur d'enfer, lui dit-il. Vous bougez magnifiquement. Vous les avez tous mis sur le cul la nuit dernière. Vous êtes un danseur en colère.»

De ce boss des jeux de jambes, Michael Jackson retiendra entre autres une façon radicale de filmer la danse: plus de plans séquences, moins de cuts (la leçon sera plus tard retenue par Beyoncé dans son clip Single Ladies).


Beyonce - "Single Ladies" OFFICIAL MUSIC VIDEO par vidsuperstar

Un nouveau corps masculin

Au-delà du name-dropping, cet art de l'hybridation intéresse Cathy Grouet en ce qu'il popularise un certain nombre de danses afro-américaines encore tout à fait confidentielles au début des années 1980.

«Les grands danseurs hollywoodiens auxquels il se réfère sont connus, bien sûr, mais absolument pas les tapdancers afro comme les Nicholas Brothers, à qui Jackson doit beaucoup.»

C'est cette perspective qui a également passionnée Raphaëlle Delaunay, ancienne ballerine qui avait claqué la porte de l'Opéra de Paris pour rejoindre les plateaux de Pina Bausch et Alain Platel. En 2011, cette chorégraphe contemporaine nourries par les «danses noires» avait créé Eikon, une sorte de portrait chorégraphique complètement tripé de Michael Jackson où on la voyait incarner le King sur pointes classiques.

«Pour moi, c'est l'icône de la créolité, celui qui réunit toutes les influences qui m'ont construites, du classique (parce que l'empreinte du ballet classique est très forte chez lui), au boogie woogie ou au swing. Pourtant, quand j'ai annoncé aux programmateurs que je voulais travailler sur lui, on m'a fait sentir que ce n'était pas un sujet "légitime"! Heureusement, depuis quelques années, la danse contemporaine se croise plus facilement avec les cultures pop.»

Elle souligne aussi la sexualisation particulière du corps masculin qu'il a amené à l'époque:

«C'est très étrange... Il a des mouvements très sexués mais jamais érotiques.»

Cathy Grouet la rejoint:

«Il a exacerbé un phénomène occidental qu'on avait déjà observé avec Joséphine Baker, c'est la fascination pour la puissance charnelle d'un autre type de corps: un corps jazz, fondé véritablement sur l'exposition de la chair alors que la culture chorégraphique occidentale magnifie l'esprit. La tradition du ballet académique a tenté de refouler le côté charnel, organique, pulsionnel du corps. Jackson, tout à coup, en a fait une poétique.»

L'alternative à Fame

De quoi créer du raffut dans la bonbonnière de sourires ultra-bright et de fuseaux en lycra des années 1980. On ne savourera pas la réalité de la révolution Jackson sans rappeler l'ampleur du désastre esthétique qui régnait sur les plateaux télévisés des années 1970-1980.

Christopher Gaspar:

«Pensez, rien qu'en France, aux plateaux de Maritie et Gilbert Carpentier: c'était le règne de la danse jazzy, hyper policée et hyper scolaire genre Fame, avec des figures académiques (grands battements, déboulés).»

Cathy Grouet:

«Disons que la danse jazz, très commerciale, que l'on voyait dans les clips, dans les comédies musicales ou à la télé était déjà une forme policée et "savante" du jazz. C'était une danse très codée, qui passait par un apprentissage rationalisé. Jackson, lui, s'inscrit dans la tradition des danses vernaculaires, sociales, populaires, que l'on n'apprend pas dans les institutions mais en copiant les autres dans la rue.»

Pour la première fois, alors, une nouvelle population de danseurs lorgne du côté de l'entertainment. 


Hip HOp Sidney 2 par SamXR30

Mourad Merzouki, chorégraphe de danse hip-hop aujourd'hui directeur du Centre Chorégraphique National de Créteil se souvient:

«Nous, dans les années 1980, on regardait l'émission H.I.P H.O.P de Sidney évidemment, mais il faut se rappeler qu'il y avait peu de danse à la télé, en tout cas peu qui nous inspirait en tant que jeunes danseurs hip-hop.»

Alors, forcément, quand ils découvrent ces chorés gavées de pointing, tap-dance, popping, bref gavées des influences les plus «street» (à l'époque les incontournables Poppin'Taco ou les Rock Steady Crew que Jackson a pompés), la fascination est unanime:

«Ce qui nous surprenait le plus, c'était la chorégraphie des ensembles parce que le hip-hop naissant d'avait encore ni dramaturgie, ni écriture collective. D'un seul coup, on nous montrait des chorégraphies inspirées de la rue construites avec une minutie extrême! Personne ne nous avait encore appris à avoir le souci du détail. Il impose une maitrise totale de tous les éléments du spectacle, un peu comme Charlie Chaplin. En cela, c'est resté une référence absolue pour les jeunes breakers, encore aujourd'hui.»

Le style chorégraphique de Michael Jackson –mélange savant de staccati nerveux et de rondeurs veloutées– échappe à tout genre labellisé. Ni «modern jazz», ni «funk» ou «hip-hop». Pour le décrire, on ne peut non plus se focaliser excessivement sur les steps (le «lean», le «airwalk» ou le «turnwalk»)... «Non, ce qu'il invente vraiment, ce qu'il apporte à la danse, c'est le "groove"», tranche Christopher Gaspar.

«Le groove, en danse, c'est une certaine approche de la musicalité. Michael donne une image au son. Il invente une traduction visuelle de tous les éléments musicaux. Et c'est quasiment le seul à le faire, dans la variété. D'ailleurs, les danseuses des générations d'après type Britney (mais c'était aussi le cas de Madonna) construisent leurs chorégraphies sur des comptes. Michael construit sa danse sur des volumes qui ne sont pas pris en considération dans les comptes classiques, comme dans la musique jazz. Il plonge dans l'épaisseur du son, c'est complètement différent.»

Le groove donc, une sorte de cadeau des cieux dont beaucoup d'entre nous pensent être dotés, en soirée, après absorption de quelques fûts de Côte du Ventoux, mais dont Jackson reste à ce jour le maître indétrôné.

Eve Beauvallet

Eve Beauvallet
Eve Beauvallet (7 articles)
Journaliste
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