Cannes 2014Culture

«Party Girl», «Bande de filles», «FLA (Faire: l'amour)»: ouvertures françaises et énervées

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 17.05.2014 à 14 h 30

FLA : Photo Azu / © ARP Sélection

FLA : Photo Azu / © ARP Sélection

CANNES 2014, JOUR 3
Party Girl de Marie Amachoukeli, Claire Burger et Samuel Theis (Un certain regard) | durée: 1h37 | sortie: 3 septembre 2014
Bande de filles de Céline Sciamma (Quinzaine des réalisateurs) | durée: 1h52 | sortie: 22 octobre 2014
FLA (Faire : l’amour) de Djinn Carrénard et Salomé Blechmans | durée: 2h56 | sortie: 3 septembre 2014

Paradoxe ou sournoise manœuvre ? Au moment où le Festival supprime de ses programmes la mention de la nationalité des films, pour la première fois de son histoire toutes les sections ouvrent avec un film français. Pas avec un film «qui n’existerait pas sans la France», espèce par ailleurs très (trop) répandue dans l’ensemble des sélections, et qui témoigne d’une idée générale du cinéma qui pour être passionnante ne doit pas devenir un système d’exclusion dans le plus grand festival du monde. Non, des films franco-français, et qui parlent de ce pays. 

Il est ici question de l’ouverture des trois principales sections parallèles, Un certain regard, la Quinzaine des réalisateurs et la Semaine de la critique – la compétition officielle s’étant elle aussi ouverte avec un film français, le très regrettable Grace de Monaco, mais qui lui ne parle pas de ce pays, et sur lequel on ne reviendra pas. Seule la benjamine des sections, l’ACID, a choisi un film tunisien pour commencer, le d’ailleurs très remarquable Challat de Tunis de Kaouther Ben Hania, sur lequel, en revanche, on se fera un plaisir de revenir prochainement.

Les trois autres titres ont en commun de contredire un certain nombre d’idées reçues sur le cinéma français. Pour commencer, s’ils n’évacuent certes pas la notion d’auteur et les enjeux d’écriture cinématographiques, très affirmés dans les trois cas, ce n’est certainement pas en se plaçant sous le signe de la solitude de l’auteur souverain se regardant dans le miroir de ses fictions. La dimension collective des trois réalisations en est une caractéristique forte, qu’il s’agisse du trio qui cosigne Party Girl, film pour lequel la totalité de son équipe (une cinquantaine de personnes) est montée sur scène lors de sa présentation, de la bande de jeunes actrices qui fait l’énergie et la richesse de Bande de filles et à bien des égards excède le scénario de Céline Sciamma en danger, sinon, de se répéter sur le motif de l’interrogation sur l’identité sexuelle, ou de la Djinn-team qui accompagne Carrénard sur ce film comme cela avait été le cas sur le premier qui l’avait révélé il y a trois ans, Donoma, belle envolée d’un cinéma alternatif jailli des espaces extérieurs.

Ces films déjouent également le cliché selon lequel les films français se passeraient nécessairement dans les beaux quartiers de Paris – même si des films magnifiques s’y situent, et que la beaufferie racoleuse qui les condamne pour ce seul motif ne mérite que mépris. Dans les quartiers les moins reluisants de Forbach, dans les cités d’une lointaine banlieue au Sud-est de Paris, ou en zone pavillonnaire à Perpignan, on est de toute manière loin du supposé parisianisme embourgeoisé du cinéma français. 

Accompagnant le parcours d'une femme vieillissante qui essaie de rompre à sa vie de fêtarde et de danseuse de cabaret, suivant aux côtés de son héroïne les tribulations d’un groupe de jeunes files noires dans leur élan éperdu pour s’inventer une vie qui serait autre chose qu’une défaite soumise à la multiplicité des ordres (macho, raciste, traditionnel, scolaire, etc.) qui tendent à les enfermer, ou en inventant une succession de battles verbales qui fait surgir entre deux sœurs et un rappeur black des abimes d’angoisse, de besoin de reconnaissance ou d’inscription dans un environnement social, professionnel, familial, malgré les torrents de rhétorique rebelles, les trois films partagent encore une sorte de rage, d’acquiescement à la fois aux pulsions et à des codes primitifs de collectivité.

Ces films ne se ressemblent pas, ils ne racontent pas la même chose et ils ne le racontent pas de la même manière. Mais tous sont portés par un élan primal (que leur personnage soit une adolescente ou une femme âgée), avec une priorité aux femmes, et une sorte de rage qui, sous des formes diverses, habite tous les protagonistes. Non qu’il soient stupides, mais chez aucun la pensée ne semble un mode efficace pour construire des comportements. 

C’est un monde brutal (principalement par la brutalité des mots) que dépeignent ces films, un pays qui ne veut rien dire pour aucun de ces personnages – les considérer come des citoyens relèveraient d’un total ridicule. Très vivants, attachants, ces personnages sont tous vénères à donf (il parlent plutôt comme ça), enragés, énervés grave. Même si aucun ne fait semblant d’être représentatif de quoique ce soit, et surtout pas d’une catégorie sociale. Mais il suffit de lire les journaux – aux pages «Politique» comme aux pages «Société» pour voir qu’ils prennent ainsi assez exactement le pouls d’une part importante de la population française.

Jean-Michel Frodon.

Jean-Michel Frodon
Jean-Michel Frodon (497 articles)
Critique de cinéma
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte