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«Grace de Monaco»: de temps en temps, il faudrait faire confiance à Harvey Weinstein

Charlotte Pudlowski, mis à jour le 15.05.2014 à 12 h 54

Avant la projection de Grace de Monaco à Cannes pour l'ouverture du Festival, on s'insurgeait encore de ce que deux versions du films existent. Et de ce que le réalisateur, Olivier Dahan, puisse souffrir de se voir imposer des choix par Harvey Weinstein. Car comme il l'avait confié à Libération quelques mois plus tôt:

«Il y a deux versions de Grace de Monaco pour l’instant, la mienne et la sienne… que je trouve catastrophique. Les Américains veulent un film commercial, c’est-à-dire au ras des pâquerettes… Ils ont conçu une bande-annonce qui ne correspondait pas au film, puis ils essaient de faire en sorte que le film ressemble à la bande-annonce, c’est absurde.»

Sauf qu'une fois le film sorti, on se dit qu'on aurait bien aimé voir la version d'Harvey Weinstein. On ne voit pas comment elle pourrait être plus catastrophique ou plus commerciale que ce biopic fade et désincarné, dont Nicole Kidman, avec son visage figé, est l'héroïne plâtreuse et absolument pas crédible.

«C'est votre bébé»

De nombreux réalisateurs ont souffert des ciseaux de producteurs ou de distributeurs acharnés. Et parfois pour le pire, comme l'illustre le fameux exemple de La Porte du paradis. Le montage de 219 minutes de Michael Cimino, projeté à New York pour la première du film en 1980, reçut un très mauvais accueil. Quand il ressortit en salles quelques mois plus tard, il avait été mutilé et ramené à 149 minutes à la demande des producteurs. Ce fut un échec qui ruina la société qui distribuait le film, United Artists.

Et Weinstein lui-même a certainement fait subir de douloureux choix à des réalisateurs. Wayne Kramer en a par exemple fait les frais sur Droits de Passage, un film sur l'immigration avec Ray Liotta et Harrison Ford. Dans une interview, il expliquait l'an dernier que le film qu'il avait réalisé était tout autre que celui sorti en salles après les coupes de Weinstein: «C'était un film plus long de 25 minutes, plus épais, avec plus de texture.»

La pilule n'est jamais passée:

«C'est très difficile d'aller de l'avant et de passer à autre chose. Je ne crois pas que les gens puissent comprendre à quel point c'est brutal de subir ça. C'est votre bébé. Ce film m'était très personnel, parce que moi aussi j'avais été un immigrant, j'avais connu ce périple et je voulais le raconter dans un film.»

«Je ne coupe pas pour le plaisir»

La brutalité de Weinstein est incontestable. Mais a-t-il pourtant toujours tort? «Je ne coupe pas pour le plaisir», lançait-il au New Yorker en 2002. «Je coupe pour que ces trucs-là fonctionnent. Toute ma vie n'a servie qu'un maître: le cinéma. J'aime les films.»

Et le fait que Martin Scorsese adoube ses choix leur donne une certaine légitimité... Au sujet de Gangs of New York, le distributeur a raconté:

«Marty a présenté le final cut du film, et il faisait 3h36. Si vous pensiez qu’il y avait de l’action dans le film, vous auriez dû voir ce qui se passait dans la salle de montage! Mais nous avons ramené le film à 2h36.

La conclusion de l’histoire, c’est que le film a été un grand succès, dix nominations aux Oscars et 200 millions de dollars de recettes, et a relancé sa carrière après quelques revers de fortune.»

Comme le rappelle Allociné, la réponse de Scorsese se trouve dans le commentaire audio du DVD: «Vous pensez que je suis assez idiot pour sortir le director’s cut de 3h36? Cela prouverait que Harvey est un génie!»

Théorie des auteurs

Dans une interview accordée au Guardian, le créateur de Breaking Bad, Vince Gilligan, lâchait:

«La pire chose que les Français nous ont jamais donné, c'est la théorie des auteurs. C'est une énorme connerie. Vous ne faites pas un film tout seul.»

Gilligan en parlait pour souligner l'importance des scénaristes, du travail collaboratif sur une série ou sur un film. Mais c'est applicable aussi au rôle des producteurs. Le fait que les Européens laissent le director's cut au réalisateur et non au producteur est heureux et sain: cela souligne que le dernier mot est donné à l'artiste et non au financier.

Mais cela permet aussi parfois d'oublier que d'autres que le réalisateur peuvent avoir un avis pertinent sur une oeuvre. Comme l'éditeur en littérature. Bien avant que l'on parle des ciseaux d'Harvey Weinstein, on avait parlé des ciseaux de Gordon Lish, l'éditeur de Raymond Carver. La légende veut qu'il lui soit arrivé de couper un mot sur deux de ses nouvelles. Les ciseaux ont parfois du génie.

Il y a fort à parier que rien n'aurait pu sauver le navet d'Olivier Dahan. Mais il aurait dû laisser Weinstein essayer. 

Charlotte Pudlowski
Charlotte Pudlowski (741 articles)
Rédactrice en chef de Slate.fr
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