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«Grace de Monaco»: A quoi sert un film d’ouverture(?)

Kidman / Kelly. Photo DR.

Kidman / Kelly. Photo DR.

Le film est si terne que tout le monde s’en fiche. Ce n'est pas une bonne nouvelle

CANNES 2014, JOUR 1: le film d'ouverture
Grace de Monaco, d'Olivier Dahan avec Nicole Kidman et Tim Roth | durée: 1h42 | sortie le 14 mai 2014

Bien que prêt à souscrire à toutes les hypothèses du sapeur Camember visant à commencer directement par le deuxième film, poser la question «à quoi sert un film d’ouverture?» revient en réalité à s’interroger un peu sur à quoi sert un festival, et celui de Cannes en particulier. Pas question ici de se défiler en affirmant que les réponse sont multiples, voire contradictoires (elles le sont pourtant): un festival, et celui de Cannes, plus importante manifestation au monde en la matière, sert d’abord et surtout à aider les films à exister. Plus précisément, il contribue de manière décisive à la possibilité d’apparaître et si possible de prospérer d’êtres d’images et de sons que ne laisserait pas survivre le marché.

Comment obtenir un tel résultat? Les réponses sont multiples et Cannes n’est pas le seul modèle, mais c’est le plus massif et, lorsqu’il remplit sa tâche, le plus efficace. Un des éléments de la stratégie consiste à attirer un maximum d’attention sur ce qui se passe sur la Croisette, et en particulier l’attention de ceux qui ne portent pas un amour éperdu à l’art du cinéma, à ses ressources narratives et plastiques. Soit la très large majorité de l’espèce humaine. C’est triste mais c’est ainsi. Là entre en jeu, parmi d’autres stratagèmes, le film d’ouverture.

Le film d’ouverture n’est pas un avant-goût du festival. Fort heureusement, le festival ne ressemble jamais à ce qu’aura affiché sa première séance. Le film d’ouverture est une sorte de roulement de tambour destiné à attirer le maximum d’attention. C’est à cette aune qu’il convient d’estimer Grace de Monaco, présenté ce mercredi pour lancer les festivités.

En théorie, la définition précédente n’exclue pas absolument que la réalisation proposée au premier soir soit aussi un bon film – même si la concomitance d’un roulement de tambour tonitruant et d’un bon film, sans pouvoir être entièrement exclue, est quand même d’une très faible probabilité. Dans ce cas particulier, pas de miracle : Grace de Monaco est, par quelque bout qu’on le prenne ou quels que soient les critères mobilisable, un très mauvais film.

Mais pour ce qui est de l’effet d’annonce, aucun problème, il fait le job. Nicole Kidman sur les marches assure par sa seule présence une mobilisation médiatique de grande magnitude. Le réalisateur de La Môme, Olivier Dahan, est connu dans le vaste monde comme l’auteur d’un des plus grands succès du cinéma français depuis le début de ce siècle, sous le titre La Vie en rose (c’est le même film).

Et la famille Grimaldi a joué impeccablement sa partie en manifestant sa mauvaise humeur, ce qui a fourni le frisson scandaleux bien utile à compléter le tintamarre recherché. Heureusement qu’elle est là, la famille princière, pour prêter un peu attention à ce que raconte le film et s’en émouvoir (même sans l’avoir forcément vu).

En effet, le film suscite une indifférence totale pour les péripéties – pour une bonne part fictionnelles – ce qui le prive d’un possible autre effet de scandale. Si quelqu’un prêtait la moindre attention à ce que raconte Grace de Monaco, il s’étonnerait peut-être que le Général de Gaulle y soit ainsi caricaturé et ridiculisé, au profit d’un vigoureux éloge des paradis fiscaux, et d’une défense échevelée de l’ultralibéralisme incarné par un Onassis sans foi ni loi dont le Rainier est présenté (à son avantage) comme le meilleur soutien, tandis que les habitants de la principauté sont traités en populace naïve d’un royaume d’opérette, et que le glamour hollywoodien est revendiqué avec arrogance comme l’arme absolue contre toute forme d’hypothèse démocratique.

Le film est si terne que tout le monde s’en fiche – ça n’empêche pas nécessairement que ce qu’il véhicule circule de manière subliminale. Cette indifférence et cette complaisance sont au fond la seule vraie mauvaise nouvelle de la soirée. Pour le reste, Lambert Wilson a ouvert la manifestation avec élégance et émotion. Tout commence aujourd’hui.  

Jean-Michel Frodon

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