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Les mystères de «La Chambre bleue» de Mathieu Amalric

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 17.01.2017 à 17 h 21

Adaptant Simenon, l'acteur-réalisateur part d’une classique enquête sur une affaire d’adultère et de décès suspects pour ouvrir sur un gouffre autrement inquiétant, celui qui sépare les mots et les choses.

«La Chambre bleue» de Mathieu Amalric

«La Chambre bleue» de Mathieu Amalric

La Chambre bleue, de Mathieu Amalric, avec lui-même, Léa Drucker, Stéphanie Cléau... 1h15. Un Certain Regard.

L’amour, ah l’amour! Ils le font, avec entrain, Esther et Julien, dans la chambre bleue de ce petit hôtel, près de la petite place de la gare de cette petite ville de province.

Mais est-ce l’amour qui pousse ainsi Evelyne à mordre Julien au plus fort de leurs ébats? Est-ce lui qui dicte sa question: «Si je devenais libre, tu te rendrais libre aussi?» «Libre», c’est-à-dire pas marié, Julien ne l’est pas: chez lui l’attendent Evelyne et Marianne, sa femme et sa fille.

Mais est-ce la liberté de n’être pas marié? Et serait-ce la liberté de vivre avec Esther? Qu’est-ce que c’est toutes ces questions, à la fin?

Des questions, en rafale, en bourrasque

On n’est pas au bout. Des questions, il en arrive d’autres, en rafales, en bourrasques. Et pas des questions pour bavarder et gamberger. Des questions dures et droites, auxquelles il faudrait ne pas se dérober.

Des questions posées à Julien, menottes aux poignets, ou sous surveillance policière stricte. Parce qu’il y a eu mort d’homme, et de femme. Mais qui? Mais comment? Mais pourquoi? Voilà que ça recommence. Il faudrait tout de même s’entendre.

L’officier de gendarmerie, l’enquêteur de la police, l’expert psy, le juge d’instruction, plus tard le procureur et le juge, l’avocat aussi d’ailleurs, tout le monde aura des questions, des questions qui veulent des réponses. Des réponses claires, des faits.

Pour autant qu’on peut en juger –mais peut-on en juger?– Julien voudrait en donner, des réponses précises, factuelles. C’est juste que voyez-vous, ce n’est pas si simple.

Chacun à sa place, place fonctionnelle assignée aussi à Esther, amoureuse comme un autre est OPJ, exige une réponse, une logique, une suite de causes et d’effets. Et nous aussi, sans doute, nous, les spectateurs.

L'enquête progresse, le mystère reste

Une énigme d’accord, un truc compliqué au début, OK, c’est ça le jeu, et après quelqu’un, Rouletabille, ou le scénariste, ou Jack Bauer va nous démêler tout cela, il y a beaucoup de méthodes, l’important, c’est le résultat. En général, bien sûr que Julien est d’accord avec ce schéma, lui aussi. Mais dans son cas particulier, ça ne marche pas du tout.

La Chambre bleue est bien une enquête sur une et même deux morts suspectes. L’enquête progresse, comme disent les flics et les journalistes, mais le mystère reste entier.

Le mystère, c’est l’insondable instabilité qui sépare les choses de ce qui les nomme, ce sont les multiples écarts entre des faits, des sentiments, des mots pour les dire, des cadres mentaux, affectifs, scientifiques, administratifs, juridiques pour les formuler. Affreusement facétieux, les petits mots –justement– envoyés par Esther à Julien après qu’il se soit éloigné d’elle disent tout, et le contraire. Ça va leur coûter très cher.

Coupable ou innocent, Julien? Il n’est pas certain qu’il le sache, encore moins que quiconque en aura l’assurance. La seule chose évidente est que cet homme-là va disparaître dans l’abîme entre les mots et les choses. Ce qui, bien sûr, ne l’innocente pas davantage que cela ne le condamne.

Une inquiétude qui ne cesse de se reconfigurer

Prenant son élan dans les pages du roman éponyme de Georges Simenon, Mathieu Amalric réalise un film serré, tendu, vibrant de l’intérieur d’une inquiétude qui ne cesse de se reconfigurer. De se reconfigurer grâce à l’intelligence d’une narration qui ne cesse de recouper différemment ce qu’on croyait avoir su et vu, sans ruse mais avec la justesse de suivre des enchaînements nécessaires, qui déplacent les points de vue, l’importance et le sens de micro-événements.

De se reconfigurer grâce à la définition fine de personnages fermement dessinés sans être jamais caricaturés. De se reconfigurer enfin grâce à l’interprétation toute en finesse des multiples protagonistes, en une série de mano a mano précis et singuliers avec ledit Julien, interprété par nul autre que le même Mathieu Amalric.

Il ne saurait en être autrement: il réalise ce film à la fois comme scénariste (avec Stéphanie Cléau, également interprète du rôle d’Esther), comme metteur en scène et comme acteur.

Sa présence et son jeu construisent cette relation vertigineuse tout autant que le font l’écriture de dialogues, le choix du format d’image (ce cadre 1,33, presque carré, avec quelque chose d’archaïque, et qui enserre les corps comme les pressions sociales, amoureuses ou policières les contraignent), les rares et justes mouvements de caméra, ou le montage en saccade, qui fragmente et recompose les pièces d’un puzzle qui jamais ne s’accorderont entièrement.

La Chambre bleue, en toute fidélité à l’esprit de Simenon, s’enrichit du double mouvement que permet le passage du texte au film –mouvement vers l’extérieur, du monologue intérieur de l’homme à la possibilité de l’observer, mouvement vers la matière même des corps, des visages et des voix, que l’écriture ne pouvait que suggérer. Et c’est une très impressionnante trajectoire que propose ainsi le film à la suite du livre, à partir d’une classique enquête sur une affaire d’adultère et de décès suspects, pour ouvrir sur un gouffre autrement inquiétant, au fond de nos façons d’habiter le monde.

Jean-Michel Frodon

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Critique de cinéma
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