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La géopolitique, ça sert à gagner l'Eurovision

Thomas Messias, mis à jour le 10.05.2014 à 22 h 24

Souvent avancé par les mauvais perdants, l'argument des réseaux géopolitiques de vote est une réalité statistique.

La Danoise Emmelie de Forest, victorieuse de l'Eurovision 2013. REUTERS/Jessica Gow/Scanpix Sweden.

La Danoise Emmelie de Forest, victorieuse de l'Eurovision 2013. REUTERS/Jessica Gow/Scanpix Sweden.

L'étrange plaisir coupable que constitue le concours Eurovision de la chanson donne généralement l’occasion, pour peu que vous le regardiez avec les «bonnes» personnes ou que vous suiviez son hashtag sur Twitter, d’assister à de jolies leçons de poujadisme géopolitique teinté de xénophobie crasse. Les clichés sur les nationalités pleuvent, tout comme les accusations de connivence entre les pays voisins ou appartenant à un même groupe.

Une façon pour le téléspectateur français de compenser sa frustration de voir son pays régulièrement laminé depuis 1977. Rien de tel que de crier à la tricherie pour expliquer les piteux scores des mémorables Jessy Matador ou Virginie Pouchain.

C’est donc tout naturellement qu’en 2011, Jean-François Gleyze s’est penché sur la question. Géographe et designer de formation, il a mené une étude détaillée, mêlant statistiques et théorie des graphes, pour tenter de séparer les pays faisant effectivement preuve de favoritisme à l’égard de leurs voisins de ceux qui votent chaque année de façon bien plus objective.

L’étude court jusqu’en 2009, date à laquelle les règles d’attribution des points ont passablement changé: alors que les jurys nationaux étaient jusqu’alors tout puissants, les téléspectateurs peuvent désormais également voter de chez eux, leur vote comptant pour 50% dans la distribution des points par le pays donné. Ce nouveau système étant trop récent pour pouvoir étudier l’impact du vote des téléspectateurs, le chercheur a concentré son travail sur la période 1993-2006, qu’il décrit comme «statistiquement homogène».

«Sur-votes» et «sous-votes»

L’étude est complexe et inconfortable à mener, puisque le nombre de pays participants (et votants) peut changer d’une année sur l’autre, et que l’existence parfois méconnue d’un premier tour d’élimination (permettant de réduire le nombre de pays présents lors de la grande finale à une petite trentaine) fait changer chaque année la composition des participants.

La première étape principale de l’étude consiste à établir un graphe des pays limitrophes, en reliant les pays à leur(s) plus proche(s) voisin(s), Israël à la Turquie, ainsi que certains pays aux façades maritimes proches et se faisant face (par exemple l’Italie et la Croatie).

En résulte le réseau ci-dessous, permettant de pouvoir ensuite travailler sur les éventuelles connivences entre pays voisins.

Graphe de voisinage des 48 pays participant à l’Eurovision au cours des éditions 1993-2008 (Jean-François Gleyze). Cliquer sur l'image pour agrandir.

Analysant les «sur-votes» (votes supérieurs au vote médian, donc potentiellement synonymes de favoritisme) et les «sous-votes» (qui indiquent au contraire une certaine froideur dans les relations entre deux pays), Jean-François Gleyze est parvenu à la conclusion que trois groupes de pays méritaient d’être épinglés pour leurs votes de connivence à l’égard de leurs voisins:

  • les pays scandinaves (Danemark, Finlande, Norvège, Suède, Islande), auxquels on pourrait ajouter l’Estonie;
  • les pays de l’ex-Yougoslavie, associés à la Turquie (Slovénie, Croatie, Macédoine, Bosnie, Albanie, Turquie);
  • les pays de l’Europe orientale, associés à Chypre et la Grèce (Chypre, Grèce, Roumanie, Moldavie, Russie, Ukraine).

Échanges de sur-votes identifiés sur la période 1993-2008 (Jean-François Gleyze). Cliquez sur l'image pour agrandir

Observant les résultats de ces vingt dernières années, on réalise alors que la suprématie scandinave (sept consécrations en vingt ans, et même huit en ajoutant une victoire estonienne) n’est peut-être pas due qu’au talent de ses interprètes. Les deux autres réseaux pointés par l’étude se font plus discrets dans le tableau des vainqueurs: la Turquie, la Grèce et la Russie ont remporté une victoire chacune sur les deux dernières décennies.

Réseau scandinave de 1999

Si l’on se penche sur l’édition 2013, justement remportée par le Danemark, on réalise que 45 points lui ont été apportés par les pays de son réseau; si on lui retire ces points comme on le ferait à un élève pris en flagrant délit de triche, la chanteuse danoise obtient un total de 236 points, contre 234 pour son dauphin venu d’Azerbaïdjan. Elle conserve donc la victoire, mais d’une très courte tête.

En revanche, certaines éditions sont plus remarquables, comme celle de l’année 1999, remportée par la Suède (tiens) devant l’Islande (tiens tiens) et l’Allemagne. Voici, pour cette année-là, les deux premières places attribuées par les pays scandinaves (sauf la Finlande, absente) et l’Estonie:

  • Danemark: 1. Islande 2. Suède
  • Norvège: 1. Suède, 2. Islande
  • Estonie: 1. Suède, 2. Islande
  • Suède: 1. Islande, 2. Estonie (rappelons qu’un pays ne peut voter pour lui-même)
  • Islande: 1. Danemark, 2. Suède (même rappel)

Étonnant non? Cela fait, pour la Suède comme pour l’Islande, un total de 44 points (sur respectivement 163 et 146) attribués par les quatre pays amis présents cette année-là. Les Allemands, troisièmes avec 140 points, ont de quoi nourrir des regrets: certes, ils ont reçu 57 points de la part des pays frontaliers, mais ils n’ont jamais fait l’objet d’accusations de connivence.

C’est donc avec un atlas, un papier et un crayon (ou avec une feuille de calcul Excel) que chaque spectateur responsable doit cette année décortiquer les résultats du concours. Il ne faudrait pas que le groupe français Twin Twin soit dépossédé du triomphe parce que le réseau scandinave a encore frappé…

Thomas Messias

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Thomas Messias (139 articles)
Prof de maths et journaliste
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