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Ceci est une histoire vraie: la série «Fargo» est une réussite

Alexandre Hervaud, mis à jour le 12.05.2014 à 10 h 36

La déclinaison TV du classique des frères Coen est un petit bijou d'humour noir, marqué par un Billy Bob Thornton impressionnant.

Martin Freeman et Billy Bob Thornton, à la cool dans «Fargo» (DR)

Martin Freeman et Billy Bob Thornton, à la cool dans «Fargo» (DR)

En s'intéressant, il y a plus d'un mois, à l'adaptation TV du film Une Nuit en enfer, on avait évoqué la diffusion imminente de Fargo, déclinaison en série du petit bijou des frères Coen, polar délirant avec Steve Buscemi, Peter Stormare et William H. Macy sorti en 1996.

La bande-annonce publiée à l'époque et visible ci-dessous était plutôt rassurante, tout comme l'implication (très relative, certes) des Coen, crédités comme producteurs exécutifs de cette série signée Noah Hawley, principalement connu pour son travail sur Bones.

À quasiment mi-parcours de sa diffusion –la première saison compte dix épisodes, et le quatrième a été diffusé cette semaine outre-Atlantique sur FX–, on prend peu de risques en affirmant que ce Fargo cru 2014 est une franche réussite. Bassesse humaine sur fond d'ambiance rurale enneigée, explosions de violence souvent teintées d'humour noir, tournage en décors naturels (ici, la province canadienne de l'Alberta) mis en valeur par des plans larges isolant les personnages: la série exploite les ingrédients du film matriciel en les approfondissant.

Format télévisuel oblige, les escroqueries diverses et autres assassinats plus ou moins assumés ont ici des ramifications plus étendues que dans un simple long-métrage, notamment via la multiplication de personnages dont les arcs narratifs s'entremêlent régulièrement.

Tout comme le film, chaque épisode s'ouvre par un avertissement totalement bidon: «Ceci est une histoire vraie». Il n'en est rien, bien sûr. On se demande d'ailleurs qui pourrait croire qu'un personnage comme celui de Lorne Malvo (incarné par Billy Bob Thornton), tueur à gage prenant un malin plaisir à foutre la merde partout où il se trouve, pourrait avoir vraiment existé.

Même si tout le casting (Martin Freeman, Colin Hanks, Keith Carradine, Bob Odenkirk, Allison Tolman, Oliver Pratt, Adam Goldberg...) excelle dans ce registre décalé, Thornton, collaborateur régulier des frères Coen, livre ici une prestation magistrale, de nature à nous faire oublier celles –certes, dans un autre style– des compères McConaughey et Harrelson dans True Detective. Capable de déclencher l'hilarité puis l'effroi au sein d'une même scène (voire d'un même plan), le personnage de Lorne Malvo a tout du bad guy culte en devenir –on prend déjà les paris sur le nombre de fêtards déguisés en Malvo pour Halloween 2014.

Comme pour la série HBO précédemment citée, Fargo est une anthologie: chaque saison, en cas de renouvellement, proposera une nouvelle histoire et un nouveau casting. Nic Pizzolatto, showrunner de True Detective, déclarait récemment à Libé à ce sujet:

«[...] je voulais devenir un auteur qui, chaque année, écrirait un roman pour la télévision. Mon agent m’a dit que ce genre de choses n’existait pas en Amérique. Ce qui a fini par déclencher les choses, c’est que des stars ont envie de travailler pour la télévision, mais qu’ils rechignent à signer des contrats qui les lient plusieurs années. En revanche, pour une seule saison, il y a des candidats. Matthew McConaughey, notamment, dont l’implication a fait tomber pas mal de barrières.»

Il en va donc de même pour Martin Freeman (qui n'a accepté le rôle qu'à cette condition) et Billy Bob Thornton dans le cas de la réussite inespérée qui nous intéresse aujourd'hui.

Si le personnage de loser incarné par Freeman entre un tournage de Sherlock et un autre du Hobbit ressemble très fortement à celui de William H. Macy dans le film originel, qu'on ne s'y méprenne pas: Fargo la série n'est absolument pas un remake du film. Il faut d'ailleurs attendre le tout dernier panneau du générique final de chaque épisode pour lire furtivement l'information «tiré du film Fargo» –c'est dire à quel point la série n'a rien d'une adaptation au sens propre (contrairement à Une Nuit en enfer) mais bien d'une nouvelle exploration de l'univers créé par les Coen. À ce titre, l'épisode quatre est particulièrement éclairant sur le lien exact entre le long-métrage de 1996 et la série de 2014.

[Attention, le paragraphe qui suit contient des spoilers concernant le quatrième épisode de Fargo]

Le quatrième épisode s'ouvre en effet par une scène située en 1987, soit à la période durant laquelle se déroule Fargo, le film. Le personnage de Stavros Milos (futur roi de la grande distribution interprété par Oliver Pratt, mais joué ici par un acteur plus jeune) tombe en panne au milieu de nulle part avec femme et enfant.

Le long de la route enneigée, sa prière d'une vie meilleure est exaucée par un deux ex machina malin: Stavros découvre en effet le butin (près d'un million de dollars) abandonné à la fin de Fargo, le film, par Carl, le truand incarné par Steve Buscemi! La série prend alors une nouvelle dimension: oui, il s'agit bel et bien d'une «suite» du film.

En prenant le chemin inverse des séries se concluant par un film (de Sex and the City à X-Files en passant par Veronica Mars), Fargo ouvre des perspectives qu'on n'aurait jamais qualifiées d'excitantes jusqu'à aujourd'hui: à quand une autre grande série coennienne plantée dans l'univers du Dude, dans celui de la prohibition ou dans le Mississipi de la Grande Dépression?

Alexandre Hervaud

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Journaliste
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