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Comment manipuler des critiques qui démolissent un film

Charlotte Pudlowski, mis à jour le 27.04.2014 à 16 h 36

En les sortant de leur contexte.

Un Voyage, de Samuel  Benchetrit

Un Voyage, de Samuel Benchetrit

Si vous tombez sur la sélection d'articles faite par la société de distribution Epicentre Films, à propos du film Un Voyage, de Samuel  Benchetrit, avec Anna Mouglalis, Yann Goven et Céline Sallette, vous verrez ceci: 

Soit une sélection donnant la forte impression que le film est bon. Voire très bon. C'est en fait une vaste escroquerie, comme l'a fait remarqué le journaliste Romain Blondeau sur Twitter: 

Car les citations mises en avant par EpicentreFilms sont tronquées. Voici les versions originales: 

• Dans Le Monde, on lit:

«Un voyage, c'est son titre, est une épreuve par moment insoutenable, souvent exaspérante.»

La phrase choisie arrive plus loin, en deux temps: «Un voyage est une histoire d'amour qui se finit par un suicide assisté». Puis: «Anna Mouglalis en particulier qui, à mesure que sa mort approche, parvient à une justesse de jeu et de ton dont on ne la pensait pas capable, jusqu'à rendre bouleversante dans sa radicalité la scène où elle meurt». 

• Dans Le Parisien: 

«Dans cette aventure, Benchetrit ne fait de cadeau à personne: ni à ses acteurs, ni au spectateur et encore moins à lui-même.» Puis: «Reste une question à Benchetrit, qui est également écrivain : sinon donner un rôle puissant à sa compagne Anna Mouglalis (mention spéciale à Yann Goven, on souffre pour lui), n'aurait-il pas mieux valu écrire un roman?»

Dans le JDD (dont la critique est effectivement positive): 

«Avec très peu de moyens, Samuel Benchetrit, qui ambitionne de faire de ce long métrage le premier volet d'une trilogie consacrée à la femme dans nos sociétés, ose s'attaquer à un sujet terrible et bouleversant. Il l'aborde avec un mélange d'audace et de simplicité, imposant sa détermination à mener son histoire jusqu'au bout.» Puis «Anna Mouglalis, magnifique actrice, prête son talent et sa beauté pleine de gravité à Mona. Un voyage aborde un sujet difficile certes, mais ne laisse pas indifférent

Dans Télérama (assorti du petit bonhomme triste qui déteste)

«Filmé en plans convulsifs, ce conte de Samuel Benchetrit sur l'amour et la mort reste, de bout en bout, un exercice de style artificiel et maladroit».

Dans Les Inrocks (où la critique est justement signée Romain Blondeau)

«Un voyage, le film le plus gratuit, bizarre et embarrassant vu depuis très longtemps» puis: «Une histoire passionnelle, intense, que Samuel Benchetrit aborde en cinéaste guérillero (...). Entre deux aphorismes un peu godiches (“le bien est plus faible que le mal”, ou “le temps est un salaud”), le film accumule alors les scènes de psychodrame hystériques, incarnées par deux acteurs livrés aux démons du cabotinage – dont Anna Mouglalis, qui n’est jamais aussi mal dirigée que chez Samuel Benchetrit.» 

Dans Studio

«Une version, surenchérie et datée, du cinéma de Doillon des années 80 (sans la grâce), qui déçoit. Jusqu'à une scène finale, où le calme revient enfin et saisit superbement la tension dramatique du chapitre final. Mais trop tard, hélas.»

Dans À voir- À lire (critique positive): 

«Samuel Benchetrit filme l’amour fou aux prises avec un événement incontrôlable qui vient tout chambouler» puis «Le cinéaste offre ainsi un rôle magnifique à Anna Mouglalis: celui d’une femme follement éprise de son époux, qui découvre qu’elle est atteinte d’une maladie incurable et va donc devoir le laisser seul avec leur fils.»

Dans Artistik Zéro (critique positive): 

«Baladant le spectateur au gré de cette folie, de digressions en virages narratifs moins incontrôlés qu’ils n’y paraissent, Benchetritt mène une réflexion sur l’amour fou, l’amour à mort, la peur de se perdre jusqu’à un final inattendu de toute beauté». 

Dans Publikart: 

«Un voyage n’est pas sans défaut (un rythme inégal, des moments d’égarement…), mais la sincérité du processus et la caméra amoureuse de Benchetrit lui font pardonner facilement. Si le voyage n’est pas parfait, il vaut assurément le détour.»

• Dans Novaplanet (surprise respect total de l'extrait de l'article choisi):

«Un voyage est envers et contre tout un film enrobant, protecteur».

Une pratique courante

Cet exercice auquel s'est livré EpicentreFilms, avec, il faut le dire, talent, est chose courante chez les distributeurs, mais il est ici poussé à son apogée. 

Dans un article consacré aux citations utilisées sur les affiches de film, pour la promotion ,nous expliquions sur slate en 2011 que les articles échappent souvent aux journalistes après leur parution. Les distributeurs ne préviennent pas forcément quand ils choisissent un extrait. Marie Sauvion, à l'époque critique ciné au Parisien, remarquait que les trois quarts du temps elle n’était pas au courant qu’un bout de sa critique avait été repris et assurait ne s'être «jamais sentie trahie ou utilisée»:

«A partir du moment où l’article est lâché dans la nature, on est censé penser ce qu’on écrit donc ma foi… évidemment ils vont retenir l’adjectif ultra positif […] Les critiques vivent leur vie, se baladent sur Internet, sont tronquées, etc. Ça ne me flatte ni ne m’afflige.»

A  ce niveau-là de sortie du contexte, et puisque ce n'est pas sur l'affiche mais dans des dossiers ou sur le site, ça devrait surtout faire rire. 

Charlotte Pudlowski
Charlotte Pudlowski (741 articles)
Rédactrice en chef de Slate.fr
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