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Avant Marquez, Fuentes, Neruda et quelques autres, l’Amérique du Sud n’existait pas aux yeux du monde

Hervé Bentégeat, mis à jour le 22.04.2014 à 10 h 00

Ces écrivains, parenthèse enchanteresse de la littérature sud américaine, ont fait sortir le continent des clichés.

Carlos Fuentes, et Gabriel Garcia Marquez à Mexico en novembre 2008. REUTERS/Henry Romero

Carlos Fuentes, et Gabriel Garcia Marquez à Mexico en novembre 2008. REUTERS/Henry Romero

La disparition de Gabriel Garcia Marquez, ce n’est pas seulement la mort d’un écrivain: c’est aussi la fin de la parenthèse enchanteresse de la littérature sud-américaine, qui a connu son âge d’or au XXe siècle. 

Avant, l’Amérique du Sud n’existait pas. Aux yeux du monde, c’était un continent d’Indiens et de dictateurs, de plages et de pronunciamientos, de favelas et de républiques bananières. Dominé culturellement par l’Europe et économiquement par les Etat-Unis. On ne le prenait pas au sérieux. C’était Tintin et l’Oreille cassée.

Une poignée d’écrivains va lui donner une identité. Ce furent l’argentin Jorge Luis Borges, le chilien Pablo Neruda, le cubain Alejo Carpentier, les mexicains Octavio Paz et Carlos Fuentes, le colombien Marquez… Avec eux, on découvrait non seulement une nouvelle littérature, mais aussi une nouvelle façon de voir le monde. Pour les Occidentaux, la découverte de la littérature sud-américaine au XXe siècle fut un choc comparable à celle de la littérature russe au XIXe.

Deux passeurs ont joué un rôle fondamental.

D’abord, l’argentine Victoria Ocampo. Dans les années 30, elle fonde à Buenos Aires une revue – Sur – dont l’ambition est de faire connaître la littérature européenne - notamment française – aux sud-américains. Cette belle femme, riche et cultivée, publie Supervielle, Keyserling, Michaux, Gide, Malraux, Heidegger, Claudel, Valéry, Camus, Maritain…Elle fait de nombreux séjours en Europe, où elle devient l’éphémère maîtresse de Drieu la Rochelle. Mais finalement, c’est presque l’inverse qui va se passer: elle va faire connaître aux intellectuels français les écrivains sud-américains, à commencer par Borges.

Un jeune normalien de 26 ans tombe amoureux d’elle – qui en a 20 de plus. Il s’appelle Roger Caillois. Elle l’accueille chez elle à Buenos Aires. Il va y rester pendant toute la durée de la guerre. Elle lui présente tous les écrivains qui comptent sur le continent – elle les connait tous. De retour en France, Caillois fonde chez Gallimard la collection «La Croix du Sud», spécialisée dans la littérature sud-américaine. C’est lui qui va leur donner une audience internationale.

Aussi divers soient-ils, tous ces écrivains ont trois points communs.

1. Un amour immodéré pour la littérature française. Ils vont quasiment tous faire le voyage à Paris, et y séjourner à plusieurs reprises. Un certain nombre y furent même en poste comme diplomates: Pablo Neruda, Carlos Fuentes, Miguel Angel Asturias (guatémaltèque), Octavio Paz…Ces intellectuels se sentent d’abord enfants de la culture européenne. «Habitants des faubourgs de l’histoire, nous sommes, Latino-Américains, les commensaux non invités, passé par l’entrée de service de l’Occident…Nous n’avons pas de passé, ou si nous en avons eu un, nous avons craché sur ses restes», écrit Octavio Paz dans Le labyrinthe de la solitude.

2. Une rencontre décisive avec le surréalisme. Peu ou prou, ils sont tous les enfants d’André Breton. Ce qu’on a appelé le «réalisme magique» (terme employé à tout bout de champ à propos de Marquez, et dont le promoteur fut Asturias), est une façon d’accommoder cette révolte contre la raison à la sauce tropicale. Il y avait – il y a toujours - un terreau propice: une géographie primitive, une faune inquiétante, une flore luxuriante, un catholicisme superstitieux, la magie des rites africains, le fantastique des cultures indiennes…La littérature de ce continent ne pouvait être que baroque.

3. Un engagement à gauche. L’Amérique latine est à l’époque dominée par des dictateurs, souvent issus de l’armée, valets des Etats-Unis, qui perpétuent, voire aggravent les inégalités sociales. Entre les pauvres et les riches, il n’y a rien. Non seulement la société ne se développe pas, mais elle est politiquement bloquée. Pour des hommes épris de culture et de justice, il y a là un combat enthousiasmant à mener. Et comme tous les intellectuels du monde entier ne jurent que par Lénine, Fidel ou Mao, ils vont leur emboîter le pas. Mais les écrivains sud-américains sont des idéalistes, plus que des idéologues: au pays du Machu Picchu, du candomblé et du tango, on ne se fait pas trop d’illusions sur la logique soi-disant implacable des systèmes politiques, quels qu’ils soient. La dérision est toujours présente.

La littérature sud-américaine du XXe siècle, c’est un peu comme le rock de l’époque des Beatles ou le cinéma italien des années soixante/soixante-dix: un foisonnement exceptionnel. Elle est toujours vivace. On verra, plus tard, si elle produit autant d’immenses talents.

A moins que la surprise de ce siècle vienne d’ailleurs. De la Chine, par exemple.

Hervé Bentégeat

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