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Gabriel Garcia Marquez et l'aveuglement castriste

Charlotte Pudlowski, mis à jour le 18.04.2014 à 14 h 47

Fidel Castro avec Gabriel Garcia Marquez à La Havane, le 4 mars 2000.

Fidel Castro avec Gabriel Garcia Marquez à La Havane, le 4 mars 2000.

Gabriel Garcia Marquez, mort ce 17 avril 2014, avait la plume d'un génie, mais comme on l'oublie trop souvent en faisant des génies des gourous, le talent ne s'applique pas simultanément dans tous les domaines. En politique, le prix Nobel de littérature avait fait preuve d'un long aveuglement le liant à Fidel Castro en dépit de tous les méfaits du dictateur cubain. 

Il avait rencontré Fidel Castro pour la première fois lors de la création d'une agence de presse cubaine, Prensa latina, en 1959, pour laquelle il allait travailler. A l'époque, il n'était pas encore l'auteur de Cent ans de solitude à la carrure internationale, mais il avait déjà publié son premier roman et celui qui restera son favori: Des feuilles dans la bourrasque. Le politique, déjà, admirait l'écrivain. Leur amitié fut ensuite consolidée par les livres.

Castro était, selon Marquez, un excellent lecteur:

«Avant de publier un livre, je lui apporte les manuscrits. Il est comme un éditeur pour moi. Il me montre les manques, les contradictions, à côté desquels passent des professionnels. Il est très rigoureux. Et il lit tout le temps.» 

En 2006, Marquez avait encore souligné son amitié pour Castro dans une chronique publiée dans le journal cubain Granma, et en partie reprise par le Guardian, titrée «Le Fidel que je connais». Il y dépeignait un homme brillant, de caractère, d'humanité, aimant «préparer des recettes avec une application presque scientifique», sachant «se mettre au niveau de chacun», passionné d'information, patient, près à répondre à toute question, même la plus provocante. Loin du dictateur qu'on le sait être depuis bien longtemps.

En 2004, deux chercheurs, Ángel Esteban et Stéphanie Panichelli, publient un livre dans lequel ils explorent cette longue amitié. Ils soulignent qu'elle dit beaucoup du rapport complexe entre intellectuels et hommes politiques. Et que l'un et l'autre avaient tout à y gagner. «En honorant le romancier, Castro gagnait un ambassadeur de sa cause de renommée internationale. Le prix Nobel, qui n'avait jamais caché sa fascination pour le pouvoir et ses attributs, découvrit en Castro l'incarnation vivante du pouvoir quasi absolu –et une occasion d'exercer son influence politique en filigrane», expliquait The Economist dans une recension du livre au moment de sa sortie.

Cette amitié-là, pourtant, ne fut pas du goût de tout le monde. Au début des années 70, avant que l'on ne découvre le caractère indéfectible de cette amitié, plusieurs romanciers, dont Mario Vargas Llosa, avec qui il entretint une grande amitié tumultueuse, écrivent une lettre ouverte à Fidel Castro pour protester contre son régime. Ses amis, persuadés de l'avoir de leur côté, signent pour lui: c'est alors que l'écrivain colombien fait retirer son nom et déclare son soutien au régime cubain. Avec les années, les pardons se firent plus rares. La colère face à un génie lié à un dictateur plus grande.

En 2009, le dramaturge cubain exilé en France Eduardo Manet s'insurgeait:

«Cuba est en 2009 l'une des plus grandes prisons de journalistes du monde. Comment le journaliste Gabriel Garcia Marquez peut-il feindre de l'ignorer. Comment peut-il oublier de défendre la liberté et les droits de l'homme? Dans le passé, il a usé de son aura pour faciliter le départ de dissidents. Cette fois-ci, il demeure silencieux. Marquez est un très grand écrivain, c'est incontestable. Mais sa relation avec le régime cubain reste une énigme. [...] Cuba est devenu un territoire contrôlé par une mafia familiale. Ce clan a imposé une omerta. Marquez, par son silence, est complice.»

C.P

Charlotte Pudlowski
Charlotte Pudlowski (741 articles)
Rédactrice en chef de Slate.fr
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