Le Record Store Day, ou l'arnaque de la rareté préfabriquée

Au Record Store Day 2009 à Ventura (Californie). Fred Rockwood via Flickr CC License by.

Au Record Store Day 2009 à Ventura (Californie). Fred Rockwood via Flickr CC License by.

Cet événement durant lequel les labels sortent des inédits, rééditions ou faces B en édition limitée gâche au moins la moitié du plaisir du collectionneur: trouver une rareté quand on ne s’y attend pas.

Comme tous les collectionneurs, les amateurs de vinyles sont de grands obsédés. De grands obsédés extrêmement snobs, d’ailleurs: ne les appelez pas «collectionneurs», ils vous diraient que ce qui les intéresse n’est pas la collection, mais la musique.

C’est faux. Les gens qui aiment les vinyles aiment l’objet. Bien sûr, nous sommes aussi des fétichistes du son, du grain de l’enregistrement analogue. Mais la musique, on la trouve aussi ailleurs. D’ailleurs, une étude vient de calculer qu’on ne joue jamais 15% de la musique qu’on achète –preuve qu’on achète aussi, et parfois surtout, pour l’objet.

Depuis quelques années, le Record Store Day (ou Disquaire Day en France) a bien compris ça: des plus petits labels aux grosses majors, tout le monde sort ses inédits, ses rééditions, ses faces B… et ce toujours en édition limitée, pour attirer le collectionneur avide de posséder la pièce qui lui manque et que d’autres n’auront pas.

Une partie de moi est plutôt heureuse de cet événement. J’ai l’impression d’avoir passé les années 1990 à me plaindre du fait que les labels ne faisaient aucun effort en ce qui concerne l’objet en lui même, et à justifier comme ça mes téléchargements obsessionnels et intempestifs: si l’objet n’apporte rien au disque, pourquoi je ne me contenterais pas de télécharger des fichiers mp3 (ou FLAC quand il s’agit de Bob Dylan)?

Effort sur la marchandise

Le Record Store Day impose aux labels de faire un effort sur la marchandise: il y a tellement de sorties parmi lesquelles choisir que c’est probablement le jour où l’enrobage compte le plus, et c’est une bonne nouvelle, même si ça n’influe pas sur le contenu.

Malheureusement, cet événement gâche au moins la moitié du plaisir du collectionneur: trouver une rareté quand on ne s’y attend pas. Passer des heures à éplucher des bacs de vinyles avec le maigre espoir d’y dénicher un album dont le temps et les conditions ont créé la rareté sera toujours plus excitant que d’aller dans le magasin de disques le plus proche le jour du Record Store Day pour aller y acheter la rareté qu’on vous a annoncé que vous alliez trouver.

Je crois que tous les amateurs de vinyles ont un disque ultime, un graal qu’ils espèrent un jour trouver, oublié dans un bac enfoui sous d’autres bacs. Ce vinyle-là, on ne le trouve pas en allant à la lettre de l’artiste en question chez le disquaire tout propret qui a ouvert quand le vinyle est redevenu à la mode. Ce vinyle-là a une plus belle histoire que «le label x l’a sorti en édition limitée pour le RSD il y a deux ans».

Ce vinyle-là a une histoire, qu’on connaît par cœur, et qui la rend cher à nos yeux. Une histoire qu’on aura envie de raconter si un jour, on connaît la joie de mettre la main dessus. Ce vinyle-là ne s’est probablement pas vendu cher le jour de sa sortie. Ce vinyle-là se trouve probablement dans la cave d’un lointain parent qui s’est débarassé de sa platine il y a quelques années.

Il y a deux ans, The Quietus avait demandé à quelques artistes de parler de leur vinyle le plus précieux: ils racontaient des histoires, ils ne citaient pas des éditions. Pour Warren Ellis, c’était un disque de Howlin’ Wolf envoyé par Ed Kuepper de The Saints, avec quelques taches de sang sur la pochette remontant à une bagarre du groupe avec l’ingénieur du son. Pour Jim Kerr, de Simple Minds, un disque d’Iggy Pop signé par lui. «Les disques que j’ai fait m’ont permis de manger. Ceux que j’ai achetés ont nourri mon âme», concluait le chanteur de Simple Minds.

Mon graal à moi

Mon graal à moi, qui ne sera probablement jamais atteint, c’est la première version de Freewheelin’ Bob Dylan. En 1963, Columbia travaille au deuxième album de l’artiste et son nouveau manager, Albert Grossman, veut tout miser sur son poulain. Il se débrouille pour le faire inviter au Ed Sullivan show, un tremplin assuré pour le petit gars du Minnesota qui n’a pour l’instant sorti qu’un album peu remarqué. Dylan décide d’y jouer Talkin’ John Birch Paranoid Blues, une chanson où un paranoïaque est persuadé que les «Rouges» infiltrent le pays: il rejoint la John Birch society, une association anti-communiste, et les voit tellement partout qu’il commence à se suspecter lui-même.

Aux répétitions de l’émission de télévision, les cadres de CBS l’entendent chanter sa chanson et, dès le lendemain, lui demandent d’en chanter une autre, par peur de représailles de la part de la John Birch Society. Dylan décide alors de boycotter le show plutôt que de jouer une autre chanson.

Mais Columbia est la division musique de CBS, et il n’en faut pas plus pour que le label ne panique à son tour à l’idée de sortir cette chanson un peu trop polémique à leur goût. Les premiers disques ont pourtant déjà été envoyés aux radios, journaux et télévisions pour la promotion: ils seront tous rappelés, et Dylan en profitera pour changer certaines chansons pour sa sortie un mois plus tard.

Si les premiers exemplaires, ceux où figure Talkin’ John Birch Paranoid Blues mais aussi Let Me Die In My Footsteps, Rambling Gambling Willie et Rocks and Gravel, sont censés avoir tous été détruits par Columbia, on sait que certains se baladent chez des collectionneurs. Selon le Guardian, un de ces bijoux se serait vendu 35.000 dollars. Le graal serait évidemment de le trouver chez quelqu’un qui ignore sa rareté.

Rareté créée artificiellement

La valeur d’un disque comme celui-ci n’a jamais été dans son prix, puisqu’il ne s’est jamais vendu neuf. Je dis souvent que le bon prix d’un vinyle est celui que vous êtes prêts à payer. Certains disques sont chers: s’ils vous plaisent et que vous avez envie d’y mettre le prix, allez-y. Ça ne sert à rien de se dire que vous les trouverez peut-être moins cher sur internet, ou une prochaine fois.

Mais avec le Record Store Day, on crée la rareté afin de nous vendre des disques plus cher, ou de nous revendre des disques qui ont rempli les poches de ceux qui les ont sortis. On fait gagner le commerce sur la musique, comme un retour à ces tristes années 90 qui voyaient des labels surpuissants, et seuls, essayer de nous vendre de la merde.

Aujourd’hui, les majors ont du souci à se faire, et c’est pour le mieux. En n’achetant pas ces créations purement commerciales, vous rendez service à la musique: peu à peu, nous, mélomanes, réussirons à forcer les labels à ne plus nous voir comme des vaches à lait. C’est leur job: les labels vont surfer sur la mort, ou l’anniversaire de la mort, de leurs artistes, ou rééditer des classiques pour vous les vendre 20 euros alors qu'ils sont trouvables partout à 5. Columbia sort des coffrets de Bob Dylan avec des chansons supposément inédites tous les six mois.

Acheter un picture-disc de David Bowie avec deux versions de 1984, dont un live au Dick Cavett Show, n’a aucun autre intérêt que celui de remplir les poches de Rhino. Il y a des chances qu’il sonne moins bien que sur votre vieux vinyle de Diamond Dogs (les picture-discs sont très difficiles à graver, et la qualité du son est souvent la première victime), et vous ne profiterez même pas de ce look de VRP sous acide.

20 ou 40 euros en poche

Cependant, toutes les sorties du Record Store Day ne sont pas à jeter. L’an dernier, Columbia avait sorti un 45 tours avec une version inédite de Wigwam et de Thirsty Boots de Dylan. Cette année, Thrill Jockey sort un disque inédit de Glenn Jones et The Julie Ruin, le groupe de Kathleen Hanna, un 45-tours de nouvelles chansons. Ces disques ne coûteront probablement pas beaucoup plus cher que ce que vous auriez payé s’ils étaient sorti un autre jour, et ont effectivement un intérêt par leur nouveauté.

Initialement, mon seul objectif était de trouver le sublime coffret de singles de Songs: Ohia édité par Secretly Canadian. Depuis, j’ai appris qu’il coûtait 95 euros: malgré tout le respect que j’ai pour ce label, je ne participerai pas à l’idée qu’une certaine musique, et encore moins celle de Jason Molina, puisse être une musique réservée aux riches. Le label avait été exemplaire lors de la longue maladie de celui-ci, puis de sa mort. Il cède aujourd’hui à des pulsions commerciales peu reluisantes, et c’est désolant.

Je crois qu’il est important de ne pas céder face à ce genre de pratiques. Allez faire un tour au Record Store Day, avec 20 ou 40 euros en poche, et rentrez chez vous pour vous adonner à l’activité la plus jouissive du collectionneur: la première écoute d’un disque qu’on vient d’acquérir.

Anastasia Lévy