@HistoricalPics, @HistoryInPix, @History_Pics...: ces comptes sont mauvais pour l’histoire, pour Twitter... et pour vous

Soldats américains blessés à Omaha Beach, le 6 juin 1944, attendent leur évacuation. REUTERS

Soldats américains blessés à Omaha Beach, le 6 juin 1944, attendent leur évacuation. REUTERS

L’histoire, selon tous ces comptes, est un paysage peuplé par JFK, les Beatles, Steve Jobs, diverses stars de cinéma. Leur principal problème: Ils n'ajoutent aucun contexte.

Si vous utilisez Twitter, vous avez sans doute vu des retweets de comptes tels que @HistoryInPics ou @HistoricalPics apparaître dans votre flux. Vous ne vous souvenez sans doute pas de quel compte il s’agissait exactement, et ils sont bien difficiles à différencier.

J’ai décompté pas moins de 14 comptes Twitter utilisant une variante de la dénomination @HistoryInPics: @HistoricalPics, @HistoryInPix, @History_Pics, et ainsi de suite. Quatre de ces 14 comptes affirment être «l’ORIGINAL» et la plupart se repiquent sans vergogne le même matériel.

Quand bien même on ferait l’impasse sur les répétitions de certaines images, le ton même des tweets émanant de ces comptes a quelque chose de similaire.

L’histoire, selon ces comptes, est un paysage peuplé par JFK, les Beatles, Steve Jobs, diverses stars de cinéma, de jolies filles portant minijupe, d’étonnants cyclistes à moustaches et de survivants des camps de concentration.

Même les avatars de ces comptes Twitter sont similaires: la photographie classique d’Alexander Gardner, un daguerréotype de Lincoln apparaît trois fois. Trois autres utilisent des logos représentant de vieux appareils photographiques.

Ces comptes de photographies historiques sont des succès indéniables. Le plus populaire, @HistoryInPics, a plus d’un million de followers, et les cinq premiers ont chacun plus de 300.000 abonnés. Par biais de comparaison, le site de Slate.com a environ 765.000 followers et le compte que j’administre pour le blog d’histoire de Slate.com, https://twitter.com/SlateVault n’en a que 11.000 environ.

Au cours de ces dernières semaines, les pratiques et le manque de sérieux de ces fils sont devenus une source de consternation sur la toile mondiale.

Matt Novak, qui blogue chez Gizmodo a publié une série d’articles qui racontaient que de nombreuses photos retweetées en masse (Nicolas Tesla en maître-nageur ou JFK et Marilyn se faisant un câlin) sont en fait des faux. Alexis Madrigal, d’Atlantic a contacté les propriétaires du fil d’histoire le plus suivi sur Twitter, @HistoryInPics et a appris qu’ils ne s’intéressent guère à la source de leurs images («on l’a trouvé sur Internet», disent-ils) et qu’ils n’ont aucun but éducatif ou autre. Sarah Werner, spécialiste des stratégies médiatiques numériques au sein de la Folger Shakespeare Library a publié une requête sur son blog en demandant à ses lecteurs de cesser de suivre ces fils Twitter. Cet article a lui aussi connu son petit succès viral.

Les portions les plus amusantes de l’histoire: la curiosité, le travail d’enquête et la découverte

En tant que responsable du blog The Vault sur Slate US, je poste un document historique par jour, du plus sérieux (le conseil donné par la Montgomery Improvement Association de Martin Luther King aux boycotteurs des bus de Montgomery et l’attitude qui devrait être la leur dans les nouveaux bus «intégrés») au bizarre (une étrange carte des Etats Unis au XIXe siècle, sous la forme d’un cochon, imaginée par un millionnaire excentrique). Mon but est de présenter aux lecteurs des documents drôles, beaux ou fascinants qui méritent d’être à nouveau présentés, et qui resteront dans votre cerveau et piqueront votre curiosité. Environ huit fois par jour, par le biais de mon compte Twitter @SlateVault, je tweete une autre image intéressante (j’espère!), un bref descriptif d’une nouvelle archive numérisée ou un lien vers un bon article historique.

Je fais cela depuis novembre 2012, tout en continuant mon travail universitaire (j’ai un doctorat en histoire américaine). Ayant passé un peu plus d’un an à passer de l’écriture universitaire à l’écriture pour Internet, je suis bien placée pour savoir à quel point il est difficile de parler d’histoire en ligne.

Il est parfois difficile de toucher le point de convergence de l’intérêt du lecteur et de l’intérêt historique et il est tentant de ne poster que des choses ayant un fort potentiel viral (Kurt Vonnegut est toujours gros succès, comme une bonne carte). Je peux également comprendre qu’il soit parfois compliqué de savoir qui détient les droits de tel ou tel document historique digital, qui peut être un processus aussi difficile que long.

Mais ces réserves mises à part, le cri de Werner –«Ces comptes Tweeter me font suer parce qu’ils ne font que desservir une cause que j’estime»– me touche profondément. L’absence de crédit photographique pour toutes ces images postées par ces comptes Twitter n’est que le début du problème.

En ne contextualisant pas, en proposant une vision répétitive et restreinte de ce qu’est l’histoire et ne postant jamais le moindre lien vers de véritables sources historiques sur Internet, ces comptes privent l’histoire de ses portions les plus amusantes: la curiosité, le travail d’enquête et la découverte.

Pour tenter de dresser un portrait le plus juste possible du contenu et des pratiques de ces comptes, j’ai récupéré une semaine de tweets des quatre plus gros: @OldHistoryPics, @HistoryinPics, @HistoricalPics, and @History_Pics. (La semaine en question était celle du 15 au 22 janvier 2014. @OldHistoryPics ayant récemment suspendu ses tweets, j’ai récupéré les tweets de la semaine du 10 au 17 décembre à la place.)

J’ai compté le nombre de tweets, regardé le nombre de photos avec une date (même des dates vagues comme «années 1960») et celles ayant des crédits. J’ai également rentré les tweets dans des catégories de sujets et identifié les tweets les plus populaires de chaque semaine pour chacun des comptes.

Sur les deux principaux comptes par le nombre de followers, @OldHistoryPics date 33% de ses images et n’en crédite aucune. @HistoryInPics en date 54% et en crédite 5%. Depuis un article de The Atlantic du 24 janvier, le compte crédite de plus en plus fréquemment ses photos.

Pas de source, pas de contexte

Même le quatrième compte le plus important par sa taille, @History_Pics, qui date et crédite plus souvent que ses concurrents (84% de photos datées, 24% de créditées) ne poste jamais de lien vers des sources ou des informations contextuelles. @HistoricalPics incluait parfois des liens, qui menaient à un site, TeensDigest, dont les sources sont souvent douteuses et dont seulement certaines sont historiques. J’ai joint les quatre sites pour leur demander des commentaires sur ce point. Trois d’entre eux ne m’ont jamais répondu; @History_Pics a répondu à un mail avant de cesser de me répondre.

Ce manque de liens vers des sources tend à ne jamais aiguiser l’éventuelle curiosité des lecteurs. L’utilisation de Google Reverse Image pour remonter à la source des photos débouche sur une flopée de retweets ou de liens hors contexte vers des sites partage comme Imgur, Tumblr ou Reddit.

Même si les fils Twitter précisent le nom du photographe, il est souvent difficile de découvrir plus d’informations sur les évènements historiques représentés par une photographie donnée. Et au cours des semaines de tweets que j’ai étudiées, les propriétaires de ces comptes n’ont jamais répondu à une seule question de leurs lecteurs.

Le 17 janvier, après la mort de Hiro Onoda, officier japonais qui s’était caché dans la jungle des Philippines près de 30 ans après la reddition du Japon, plusieurs de ces comptes Twitter on tweeté cette photo avec une explication simple et sans aucun lien hypertexte. Les lecteurs de @HistoricalPics curieux d’en savoir un peu plus ont demandé quel était son nom et il leur a été répondu par un lien vers une nécrologie de CNN, fourni par un autre lecteur et pas par le compte lui-même.

Cette histoire de Hiro Honoda est complexe. Présentée comme un tweet, sa vie paraît amusante, mais lui et ses camarades ont tout de même tué une trentaine de villageois philippins. Un traitement aussi réduit et décontextualisé ne rend pas justice à la complexité de cette histoire.

Mais créditer une photo n’a pas pour seul objectif de rendre hommage à son auteur. Un document historique est produit à un moment donné, par quelqu’un et dans certaines conditions. Pour des historiens, ces détails et les questions qu’ils posent, sont précisément ce qui donne leur dimension historique aux documents. Comme John Overholt, spécialiste des livres et manuscrits à la bibliothèque d’Harvard (et présent tant sur Twitter que sur Tumblr) me le disait via mail:

«Chaque image est un artefact –elle a un créateur, un contexte et, à l’ère de la photographie sur pellicule, un original physique qui est conservé quelque part. Séparé de toutes ces métadonnées, un flux d’images historiques va rapidement s’avérer totalement creux.»

En ne reliant pas ces images à une source, à un contexte, ces comptes Twitter donnent de l’histoire une image lisse et imperméable.

Le choix du contenu de ces comptes, répétitif et prévisible, semble également conçu pour provoquer un sentiment de familiarité: un «je sais ce que c’est!» plutôt qu’un «je me demande ce que c’est?».

On compte par exemple une grande quantité de photos de célébrités (@OldHistoryPics, 50%; @HistoryInPics, 33%; @HistoricalPics, 27%) et, bon an mal an, sur un petit groupe de vedettes: Marilyn Monroe, les Beatles, Kurt Cobain, Frank Sinatra, James Dean, Audrey Hepburn, Muhammad Ali. Comme le dit Ben Breen, actuellement en préparation d’un Ph.D d’histoire et rédacteur en chef de l’Appendix Journal, voilà une approche de l’histoire à la Forrest Gump.

L'histoire façon Forrest Gump

Certes, ces comptes donnent à leurs followers ce qu’ils veulent. Pour ces quatre comptes, les posts les plus retweetés sont des photos de célébrités. Une photo de Tupac Shakur faisant un doigt d’honneur après s’être fait tirer dessus en 1994 a eu 1.776 retweets (le tweet en question n’était pas daté, ce qui était très dérangeant car bon nombre de personnes ont pu penser qu’il s’agissait d’une photo prise après le tir qui lui fut cette fois fatal, en 1996).

Deux images de Heath Ledger avec un RIP pour toute légende ont eu respectivement 22.750 et 10.562 re-tweets. Audrey Hepburn avec son porte-cigarette en a récolté 4.427.

Le contenu plus «historique» n’est guère plus varié ni étonnant: JFK, Nikola Tesla le chouchou d’Internet, Einstein, Hitler. Les périodes et les évènements historiques sont tout aussi monotones. Le naufrage du Titanic, encore et encore; la Seconde Guerre mondiale, qui fait toujours rage. Les vieilles photos de villes concernent toujours New York, Londres, San Francisco ou Paris. Je me dois d’ajouter que @History_Pics offrait une plus grande variété de sujets, mais que les photos potées sortant de ce circuit bien balisé sont celles qui ont le moins de retweets.

A l’occasion, les photos représentent des gens de la vie de tous les jours. Elles ont pour objet de provoquer une réponse émotionnelle, soit en nous émouvant, soit en nous faisant rire, soit en moquant quelque éléments étranges du passé. Les photos de jolies jeunes femmes descendant la rue sont généralement très retweetées, au nom de l’Histoire, naturellement.

Les tweets montrant un survivant libéré d’un camp de concentration tenant un Allemand à bout portant avec son arme sont faciles à partager: tout le monde sait de quel côté il faut être. Les bizarreries, comme la photo d’un policier juge à concours de chevilles, font facilement glousser quiconque les voit.

Le diptyque de soldats en 1945 et en 2009 constitue sans doute un des exemples les plus criants d’abus de l’histoire au nom de la viralité – mais malgré son caractère caricatural, nous dit quelque chose.

Ce tweet a pour objet de provoquer des retweets de la part des lecteurs dont la vision du genre et de la violence sont déjà bien établies. En sortant les choses de leur contexte et en les présentant comme des formes de  documents historiques, le tweet semble démontrer un fait simple, alors qu’il constitue l’affirmation d’un point de vue idéologique sur la nature humaine:

«Les garçons ne changeront jamais!»

Internet, l'ami de l'amateur d'histoire

Quand elle a posté sa gueulante contre ce phénomène des photos historiques, Sarah Weiner s’est faite descendre sur Twitter et a été accusée de ne pas avoir d’humour. Mais le fait de critiquer cette mode de l’histoire sur Twitter est à l’opposé de l’élitisme professoral. En postant toujours les mêmes photos sans jamais fournir le moindre élément de contexte ni de liens, ces comptes privent leurs lecteurs de la joie d’aller creuser dans le terrier de l’histoire –tout en faisant montre d’une vision bien condescendante et triste de l’appétit du public pour la complexité et d’un manque d’envie de nourrir son intérêt.

En tant que blogueuse sur The Vault, je passe de nombreuses heures (gratuitement!) à consulter des archives numériques, les blogs de bibliothèques et de musées et des sites conçus par des historiens travaillant en dehors comme à l’intérieur du système universitaire. Un des plaisirs les plus géniaux de la recherche historique, en ligne comme traditionnelle, c’est son caractère tortueux et imprévisible: vous pensez travailler sur le sujet des encyclopédies des années 1920 destinées à la jeunesse et à la fin de la journée, vous grattez des choses sur Robert Yerkes, le spécialiste des primates. Et ce plaisir, il est plus que jamais à la portée de tous, au vu de la quantité toujours croissante d’informations et de documents originaux disponibles sur Internet.

Je ne m’imagine absolument pas que tous les lecteurs de mon blog suivent les liens que je prends soin d’inclure et qui pointent vers les archives dont proviennent les documents ni qu’ils suivent les liens que je poste sur @SlateVault. Mais s’ils le font et qu’ils se retrouvent sur un site d’archives ou sur un blog, ils pourront peut-être apercevoir un menu pointant vers des documents liés, une colonne de droite avec des liens intrigants vers des articles plus anciens ou un titre accrocheur. Ils peuvent aussi décider de faire une recherche sur ces informations dans Google Books et voir s’ils trouvent quelque chose de drôle.

Quelques comptes historiques à suivre

Ce que j’espère, c’est offrir à mes lecteurs, avec chacun de mes papiers, un point de départ, pas une voie sans issue. Je ne sais jamais si ce qui a aiguisé ma curiosité va aiguiser celle de mes lecteurs, mais si tel est le cas, je veux faire en sorte qu’ils puissent creuser le sujet bien au-delà des limites de mon petit article.

Ces comptes Twitter ne donnent pas même l’impression de savoir que de telles ressources historiques variées existent. Au vu du grand nombre de leurs followers, voilà une belle opportunité gâchée –pour leurs lecteurs et pour les historiens et archivistes qui seraient ravis d’élargir leur auditoire.

Je ne suis pas naïve au point de penser que ces comptes Twitter vont changer de méthode; ils ont clairement décidé de mesurer leur succès d’une manière différente de la mienne. Mais pour les lecteurs qui souhaiteraient aller plus loin dans le domaine de l’histoire sur Twitter, c’est possible.

J’ai dressé une liste de comptes Twitter qui s’appliquent à sourcer et contextualiser leurs liens, à répondre à leurs lecteurs et à représenter une bien plus vaste collection de sujets. Cela va de @BibliOdissey, géré par un blogueur australien qui trouve des illustrations magnifiques dans de vieux livres à @TodaysDocument, un compte qui tire de très belles choses des Archives nationales américaines.

Si je suis parvenue à provoquer un peu de ressentiment à l’endroit de cette approche décontextualisé des clichés historiques, voilà une forme de catharsis: je l’ai trouvée sur @Picspedant, le compte de Paulo Ordoveza, de Washington DC, développeur web qui passe un temps insensé à faire des recherches sur des photos non créditées afin de faire connaître leurs origines. Il est aussi possible de s’abonner à @AHistoricalPics, compte parodique qui tweete des photos avec des légendes volontairement déconnectées de l’image. 

Ou encore @WowHistoryPics, un compte absurde qui rédige de soi-disant légendes historiques sous la même photo d’un pain de main de mie grillé.

Quand il marche bien, Twitter est un portail, un endroit où des guides avisés peuvent vous diriger vers des recoins passionnants de la Toile. Les comptes historico-photographiques traitent Twitter comme un média statique, sur lequel chaque photo est une impasse. On pourrait aussi bien regarder un morceau de pain de mie grillé. Ça n’est pas bon pour l’histoire et ça n’est pas drôle non plus.

Rebecca Onion

Traduit par Antoine Bourguilleau