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Les héros de «Game of Thrones» ont-ils tout pris aux «Rois maudits»? Comparons les faits.

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 14.04.2014 à 12 h 00

La version 1972 des «Rois maudits».

La version 1972 des «Rois maudits».

Avertissement: cet article spoile à la fois Game of Thrones et Les Rois maudits.

Quand je lis un article se livrant à une comparaison entre Game of Thrones et Les Rois Maudits, je m'amuse à penser au fan de la série HBO qui, alléché, se lancerait dans l'adaptation télévisée de 1972 de l'oeuvre de Maurice Druon, disponible sur YouTube avec des sous-titres anglais –une seconde, avec notamment Philippe Torreton et Gérard Depardieu, a été tournée en 2005. Première scène: la voix off du narrateur (Jean Desailly, le massif héros de La Peau douce de Truffaut) présente pendant quatre minutes une trentaine de personnages plantés comme des piquets à l'écran en un tableau de famille.

Pas vraiment le même suspense et le même mystère que dans les premières séquences de Game of Thrones. Les Rois maudits n'est pas exactement un objet pop –même si, instant anecdote, si vous écoutez attentivement la voix du pape Jean XXII, un de ses personnages principaux, vous reconnaîtrez celle de l'empereur Palpatine dans Le Retour du Jedi.

Mais trêve de railleries envers les fleurons du patrimoine de notre bonne vieille ORTF, la saga écrite par Maurice Druon, qui romance en six volumes [1] la fin de la dynastie des Capétiens directs, a plusieurs fois été vantée par George R.R. Martin et a d'ailleurs bénéficié d'une récente réédition en anglais préfacée par l'auteur de Game of Thrones:

«Les Rois Maudits ont tout. Des rois de fer et des reines étranglées, des batailles et des trahisons, des mensonges et de la luxure, des trahisons, des rivalités familiales, la malédiction des Templiers, des bébés échangés à la naissance, des femmes-loups, du péché et des épées, le fardeau d'une grande dynastie... le tout (du moins, la plupart) tiré de pages d'histoire. Et croyez-moi, les Capet et les Plantagenet n'ont rien à envier aux Stark et aux Lannister. Que vous soyez un fan d'heroic-fantasy ou un dingue d'histoire, l'épopée de Druon vous gardera en haleine. C'est le premier Game of Thrones

L'histoire des Rois maudits est cependant loin d'être la seule source d'inspiration de Game of Thrones, qui a aussi largement puisé dans la «Guerre des Deux-Roses» entre les Lancaster et les York. D'autres références historiques abondent: les Lannister ont été comparés aux Borgia, Khal Drogo à Attila ou Kubilai Khan, Brienne de Torth à Jeanne d'Arc, Mélisandre à Raspoutine, le Red Wedding à la Saint-Barthélémy...

Mais on peut, et les fans de la série ne s'en sont pas privés, effectivement tracer des parallèles assez précis entre certains héros de Druon et ceux de George R.R. Martin, sur le plan historique ou mélodramatique. La preuve par –au moins– quatre personnages.

Tyrion Lannister/Robert d'Artois

Les «héros» –le terme est un peu fort, notamment s'agissant de Game of Thrones, mais disons que la sympathie du spectateur se dirige assez naturellement vers eux– des deux séries sont aussi dissemblables que possible physiquement: un nain blond, un gigantesque seigneur rouge. 

Capture d'écran Reddit (cliquer pour agrandir)

Mais à l'ombre du trône, ils agissent de la même façon, malins, paillards, bâfreurs et hâbleurs, cruels juste ce qu'il faut quand il faut, mais sans excès. Des crapules très sympathiques. Un peu comme Petyr Baelish, un autre personnage rusé auquel Robert d'Artois a été comparé par les fans de Game of Thrones.

Tywin Lannister/Philippe le Bel

Souverain austère et inflexible, méprisant envers sa descendance jugée peu capable, le personnage de Tywin Lannister a été comparé à Philippe IV dit le Bel, qui régna d'une main de fer sur la France de 1285 à 1314, ainsi qu'à l'homologue de celui-ci de l'autre côté de la Manche à la même époque, Edouard Ier d'Angleterre.

Des parallèles ont aussi été tracés entre Philippe le Bel et Robert Baratheon, deux souverains puissants aimant à s'appuyer, pour gérer leur royaume, sur des seigneurs de basse extraction (Ned Stark, mort exécuté comme le ministre de Philippe le Bel Enguerrand de Marigny). Et qui sont tous les deux morts après une chasse fatale.

Joffrey Baratheon/Louis le Hutin

Le prince que vous aimez détester. Surnommé «le Hutin» (le querelleur), Louis X de France, roi pendant deux petites années (1314-1316) après Philippe le Bel, incarne dans Les Rois Maudits un souverain sacré trop jeune, capricieux, instable, faible, capable d'accès de cruauté –même s'il est sans doute moins pire que Joffrey (mais peut-on faire pire?).

À noter que dans l'oeuvre de Druon, Louis X s'humanise cependant quelque peu par son mariage avant de mourir empoisonné. Un espoir pour Joffrey? (Précision: l'auteur de ses livres n'a pas lu les livres et décline toute responsabilité si Joffrey est brûlé au huitième degré par un dragon dans trois épisodes).

Rappelons aussi que Joffrey comme Louis X posent un problème de légitimité successorale: le premier n'est pas le fils légitime de son père le roi, le second est cocufié par son épouse, ce qui écartera sa fille de la couronne, prémices de la loi salique.

Cersei Lannister/Isabelle de France

Si le personnage de la reine-mère Cersei Lannister a souvent été rattaché à celui de Marguerite d'Anjou (épouse du roi Henri VI d'Angleterre au XVe siècle), elle est aussi souvent comparée à Isabelle, reine d'Angleterre et «louve de France», fille de Philippe le Bel et femme belle, blonde et distante du roi Édouard II.

Cruelle, aussi: elle fit assassiner son mari en prison avant de régenter le royaume pendant les jeunes années de son fils, Édouard III. À noter par ailleurs que le prince homo Renly Baratheon de Game of Thrones a été justement comparé à Édouard II, et son amant Loras Tyrell aux favoris du roi britannique, Piers Gaveston ou Hugh Despenser.

On pourrait sans doute trouver encore d'autres comparaisons –sauf pour les dragons– car, au final, Game of Thrones est une belle auberge espagnole historique. D'ailleurs, cadeau: une comparaison hip-hop.

Jean-Marie Pottier

[1] Écrits entre 1955 et 1960. Un septième, Quand un roi perd la France, a été publié en 1977, mais n'est pas rattaché au cycle initial. Revenir à l'article

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (944 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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