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Drone et photo d'enfant: le nouveau projet ultra-démago de l'artiste JR

Fanny Arlandis, mis à jour le 08.04.2014 à 16 h 34

JR est un artiste français issu du milieu du street art, devenu connu pour ses collages de visages dans de nombreuses villes dans le monde. Très esthétiques, ses photographies touchent souvent à des sujets sensibles, comme le conflit israélo-palestinien ou la condition des femmes, au Brésil par exemple. 

En parallèle, il aide, grâce à son «Inside/Out Project», à mettre en place des «actions de groupes» qui consistent à tirer des portraits et les coller dans notre «communauté», comme ici.

C'est dans ce cadre que lundi 7 avril, on a découvert ça.

L'artiste, avec l'aide d'autres artistes du Pakistan et des Etats-Unis, a disposé un poster géant dans un champ de la région de Khyber Pakhtunkhwa au Pakistan, une région régulièrement visée par des drones. Il montre la photo d'une enfant anonyme qui «a perdu ses parents et ses deux petits frères et soeurs dans une attaque de drone», explique le Guardian.

C'est le début d'un projet intitulé «Not a Bug Splat», qui affichera d'autres photographies. JR pense qu'ainsi, ceux qui utilisent des drones réaliseront «qu'ils peuvent tuer un enfant». 

Ce n'est pas l'armée qui est visée, mais nous

En 17 heures, la photographie du poster, publiée sur son compte Instagram, avait déjà été «likée» plus de 10.500 fois. Sur Twitter aussi, le nombre de tweet portant le hashtag #notabugsplat donne le tournis. Bref, JR aurait tort de se priver de ce genre d'opération, puisque ça marche. 

D'autant plus qu'il dispose d'un grand renfort de soutiens d'habitants «locaux extrêmement enthousiastes».

Mais dans un monde où des milliers d'images sont publiées chaque seconde, la photographie n'a plus le même impact qu'avant. Aujourd'hui, un portrait esthétisant d'une orpheline au Pakistan ne peut pas mettre fin aux attaques de drones. Au mieux, il suscitera l'indignation pendant le quart de seconde où l'internaute cliquera sur «retweeter». 

Que ce soit clair, il n'est nullement remis en cause ici l'indignation que doit susciter l'utilisation de drones de combats et la mort de civils pendant la guerre (depuis 2004, 2.296 personnes, dont 416 civils, ont trouvé la mort dans des attaques de drones au Pakistan). Mais franchement, est-ce qu'un militaire aux commandes d'un drone va changer la trajectoire imposée par son commandement à cause de la photographie d'un enfant dans un champ (qui a peut-être déjà disparu dudit champ d'ailleurs, puisque la photo aurait été prise il y a deux semaines)? 

Alors, à qui s'adresse réellement ce nouveau projet au Pakistan? «À Internet», répond un journaliste de Vice. A nous. A tous ceux qui utilisent les réseaux sociaux et ont déjà relayé cette image, et qui de ce fait légitiment de façon inconditionnelle une démarche artistique qui au contraire devrait être questionnée. 

Le nom du projet, par exemple: «Not a Bug Splat». Sur le site du projet, il est écrit que le terme «bug splat» désigne le fait que «voir le corps [d'une personne, ndlr] à travers une image de vidéo brouillée donne l'impression d'un insecte écrasé». Vice souligne que cette explication est incorrecte, le terme décrivant une réalité bien différente: «un périmètre approximatif de la cible d'une attaque». C'est donc une expression qui critique «l'imprécision des attaques à une telle distance». Le même auteur questionne aussi la confusion dangereuse entre humains et machines, et rappelle l'existence de troubles post-traumatiques de militaires aux commandes de drones. 

Maître dans l'art du marketing

Depuis quelques années, JR est devenu maître en matière de communication et de mise en réseaux. Il est de ceux qui excellent dans l'utilisation d'outils comme Instagram et participent de la tendance esthétisante qu'est en train de suivre une partie de la photographie aujourd'hui, abandonnant toute réflexion subversive dans un placard. En même temps, il participe activement aux ambiguïtés grandissantes dans les relations entre street artistes et politiques. 

Il reste que trouver quelqu'un qui exprime des critiques sur JR est à peu près aussi difficile que trouver quelqu'un qui n'aime pas les vacances. 

Fin mars, pourtant, un confrère pointait, sur le site des Inrocks, le caractère démagogique des démarches de l'artiste, en prenant l'exemple de son «entrée» au Panthéonrelayée en grande pompe par les médias«Contre la transgression, JR pratique un street art du consensus. [...] C’est beau, mais c’est aussi tellement béat, tellement naïf, tellement superficiel. On peut se faire une autre idée d’un art véritablement politique», écrivait alors Jean-Max Colard

Il semble bien loin, en effet, le temps où JR affirmait qu'il devait garder l'anonymat et ses initiales comme nom d'artiste pour se protéger contre les violations (et les potentiels délits) que ses choix artistiques impliquaient.  

Fanny Arlandis

Fanny Arlandis
Fanny Arlandis (271 articles)
Journaliste à Beyrouth (Liban). Elle écrit principalement sur la photographie et le Moyen-Orient.
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