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«Une Nuit en Enfer», de la série B à la série TV

Alexandre Hervaud, mis à jour le 29.03.2014 à 17 h 57

18 ans après la sortie du film avec Clooney et Tarantino, revoilà l'oeuvre de Robert Rodriguez sur petit écran. Un come-back dispensable mais pas désagréable, déjà renouvelé pour une saison 2.

Une Nuit en enfer, cosplay edition - DR

Une Nuit en enfer, cosplay edition - DR

Dans la famille «série tirée d'un film indépendant américain culte et violent des 90's» (vous pariez combien que ça existe vraiment, comme catégorie de programme, sur Netflix?), l'année 2014 voit deux spécimens différents se succéder à quelques semaines d'intervalle.

Dès le 15 avril, la chaîne FX proposera ainsi la résurrection sur petit écran du génial Fargo des frères Coen, avec Martin Freeman et Billy Bob Thornton, dans un format «anthologie» –chaque saison aura une histoire et des personnages indépendants, façon True Detective.

De manière assez rassurante, la bande-annonce est relativement coenienne:

Si, dans le cas de Fargo, le casting, l'implication des Coen comme producteurs (ils auraient adoré le script du showrunner Noah Hawley) et le diffuseur (FX, terre d'accueil de Louie et Sons of Anarchy) sont fort rassurants, le projet qui nous intéresse aujourd'hui, à savoir l'adaptation en série du très fun Une Nuit en Enfer par son réalisateur Robert Rodriguez, ne bénéficie pas vraiment du même type d'arguments.

La diffusion de cette série basée sur le film écrit par Quentin Tarantino (qui n'a eu aucune implication directe sur le show) a débuté outre-Atlantique le 11 mars sur la chaîne El Rey. Cette dernière, créée par Rodriguez lui-même fin 2013, est à destination d'un public latino et s'est spécialisée dans le fantastique et l'action.

Plutôt malin, Rodriguez a passé un accord avec Netflix qui se charge de la distribution internationale (Amérique Latine, Canada, Royaume-Uni, Pays Bas, Scandinavie... bientôt la France?) en rompant avec son modèle traditionnel de rendre disponible tous les épisodes d'une saison d'un coup, mais en se permettant d'y apposer le label «Netflix Original Series», ce qui apparaît, au mieux, très exagéré.

Rappelons le pitch initial du film Une Nuit en Enfer: Richie et Seth Gecko, deux frangins braqueurs en cavale sanglante au Texas, prennent en otage une famille pieuse en pleine crise de foi et atterrissent dans un rade paumé près de la frontière mexicaine qui s'avère être un repaire de vampires. Apprécions plutôt le trailer d'époque:

Mélange habile entre thriller bad-ass et horreur décomplexée, le film avait connu deux suites plus ou moins correctes distribuées directement en vidéo en 1999 et 2000. Et voilà à quoi ressemble le come-back télévisuel, cru 2014, que personne n'attendait vraiment:

La comparaison initiale avec Fargo va au-delà de l'aspect «film adapté en série TV» (à ce propos, saviez-vous que même le Serpico avec Al Pacino avait eu droit à ce traitement en 1976?), puisque les deux séries se partagent le même nombre d'épisodes (dix) et sont toutes les deux basées sur un film de 1996.

Dix-huit ans après leurs sorties respectives en salle, il est encore trop tôt pour se prononcer sur le cas Fargo, mais après avoir vu les trois premiers épisodes de From Dusk Till Dawn: The Series, on peut désormais toucher un mot sur cette nouvelle mouture du délire des deux sales gosses du cinéma indépendant ricain 90's.

Vingt ans que Rodriguez n'avait pas travaillé pour la TV (RoadRacers, un de ses meilleurs films, avait été produit et diffusé sur Showtime dans le cadre d'une anthologie). Ce Texan touche-à-tout de 45 ans à qui l'on doit The Faculty, Sin City et la franchise Spy Kids est connu pour son sens de l'économie en tournant ses films rapidement, accumulant les responsabilités sur le plateau –vous pouvez lire à ce propos son très instructif journal de tournage Rebel without a crew décrivant la production lowcost à 23 ans de son premier film, El Mariachi.

Son style de travail très personnel avait également perduré sur le tournage de Une Nuit en Enfer, ce que le public a pu apprécier puisqu'en 1997, le making-of assez dingue du film, intitulé Full Tilt Boogie, avait eu les honneurs d'une sortie salle en France:

Pour sa version série, Rodriguez a opté pour une approche narrative radicalement différente de celle de Fargo. Dans le cas de l'adaptation du film des Coen, le showrunner Noah Hawley déclarait en janvier dernier:

«Fargo, le film, s'intègre dans notre série comme une histoire criminelle de plus dans ce coin du Minnesota.»

En clair, la série se gardera bien de «refaire» le film, se contentant de situer son récit dans le même univers en lui empruntant son goût pour l'humour noir et la violence.

Tout le contraire du From Dusk Till Dawn TV de Rodriguez qui mise sur «l'élargissement de l'univers du film», une formule qu'on peut également résumer par: remaker intégralement le film en y incluant toutes les ellipses et actions antérieures (braquage des frères Gecko, passage en prison de Seth, etc.) présentées sous forme de flashback. Bref, en allongeant à outrance la sauce, même si ces trois premiers épisodes proposent ici ou là quelques nouveautés bienvenues: un ranger latino bien décidé à venger son partenaire, une imagerie fantastique prometteuse approfondissant les racines mésopotamiennes des vampires ou encore, entre autres, l'origine du tourment confessionnel du prêcheur Fuller.

On ne sait encore si Rodriguez et le showrunner Juan Carlos Coto (passé par Heroes et 24 heures chrono) nous réservent une (assez bonne) surprise du type «boucler toute l'intrigue du premier film au bout de cinq épisodes et proposer du 100% inédit par la suite», ce qui impliquerait de se débarrasser assez rapidement d'une bonne partie du casting si le bodycount du film originel est respecté.

Sachant que le premier épisode étend sur 40 minutes les dix premières minutes du film, l'option reste assez peu probable, du moins pour une première saison. Car oui, contre toute attente, il y aura bien une deuxième saison au show, comme on l'a appris le 26 mars via un communiqué de presse de El Rey Network. Et mine de rien, c'est bien la seule nouvelle qui pouvait nous convaincre de laisser une chance à cette résurrection improbable qui a valu à Rodriguez la belle couv' du dernier Texas Monthly (la série est intégralement tournée dans les environs de Austin, la ville où vit Rodriguez à l'écart du système hollywoodien):

Après avoir vu les trois premiers épisodes, il faut se rendre à l'évidence: connaître –ou, dans notre cas, avoir vu une quinzaine de fois– le film de 1996 marqué par les prestations de George Clooney, Tarantino, Juliette Lewis, Harvey Keitel et Salma Hayek, est le principal –et majeur– handicap empêchant d'apprécier la série. Si Robert Patrick pourra sans doute nous faire (un peu) oublier Harvey Keitel, le duo Clooney/Tarantino est trop imprégné dans notre rétine pour que la paire d'ersatz inconnus les remplaçant nous touche un minimum. Et revoir les mêmes scènes, parfois tournées et montées à l'identique, n'a évidemment que peu d'intérêt. 

En 1997, Joss Whedon n'avait pas eu ce problème en lançant sa série Buffy (encore des vampires, décidément) basée sur un film de 1992 qu'il avait écrit et que tout le monde avait oublié: le poids des origines, bien moindre, ne planait pas ici au-dessus du projet comme une figure tutélaire indépassable. La perspective d'une deuxième saison de From Dusk Till Dawn qu'on imagine basée sur un récit inédit devrait donc plutôt nous inciter à la clémence...

Espérons malgré tout que le sort réservé au film originel ne devienne pas une mode à Hollywood, et permettons-nous de glisser un petit conseil à Tarantino (sans doute grand lecteur de Slate.fr depuis qu'il snobe Gawker): Quentin, si d'aventure l'envie te prend de réinvestir l'univers de Pulp Fiction à la mode Rodriguez dans une anthologie télévisuelle dévoilant quel type de papier toilette affectionne Vincent Vega ou comment s'élabore un milk-shake à 5 dollars... abstiens-toi. «I don't remember askin' you a Goddamn thing!»

Alexandre Hervaud

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Journaliste
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