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La poésie dans le métro, c'est beau comme un coin de ciel bleu

Titiou Lecoq, mis à jour le 20.03.2014 à 14 h 30

En l’honneur de la 16e édition du Printemps des poètes, intéressons-nous au seul endroit où vous lisez de la poésie: le métro.

Opération publicitaire en 2010. REUTERS/Thomas White

Opération publicitaire en 2010. REUTERS/Thomas White

Si vous avez pris le métro parisien au moins une fois ces vingt dernières années, vous avez sûrement déjà vécu cette situation. Vous entrez dans le wagon, jetez un coup d’œil aux gens autour de vous, vous levez les yeux et vous lisez machinalement «Yes, I speak English, Wall Street English!», «Il vous manque une cave?», «Retrouvez Decitre et des milliers d’autres Super Boutiques sur…», «Shiva, vous allez adorer rentrer chez vous» (Shiva puisqu’évidemment votre future femme de ménage aura quatre bras ce qui lui permettra de briquer tout votre intérieur en ne raquant qu’une heure de boulot.) et «Sculpte, lime, cisèle, Que ton rêve flottant Se scelle Dans le bloc résistant!» Théophile Gauthier.

J’ai décidé d’enquêter et de partir à la rencontre des gens qui s’occupent d’insuffler un peu de poésie dans notre quotidien. Parce que franchement, à part votre trajet dans le métro, quand est-ce que vous avez ouvert un recueil de poésie pour la dernière fois?

Il ne faut pas négliger l’ampleur de cette opération. Un poème est affiché en moyenne pendant deux mois. Côté supports: 600 grands formats sur les quais, 3.500 pendentifs (ceux dans les wagons), 4.000 panneaux dans les bus et des millions de lecteurs.

Il faut savoir qu’au départ, j’étais complètement emballée par cette saine initiative. Mettre la poésie au cœur de la ville, c’est beau. Et c’est cohérent, dans la mesure où, à partir du XIXe siècle, la poésie française devient urbaine. Paris, la ville folle, impie, remodelée par Hausmann est partout dans les poèmes de Baudelaire. Comme c’est le Printemps des poètes, profitons-en:

«Enfin! Seul! On n’entend plus que le roulement de quelques fiacres attardés et éreintés. Pendant quelques heures, nous possèderons le silence, sinon le repos. Enfin! La tyrannie de la face humaine a disparu, et je ne souffrirai plus que par moi-même.»

A une heure du matin - in Le Spleen de Paris

Pour en revenir à la RATP, ils auraient pu choisir de vendre un énième panneau à Wall Street English plutôt que d’y afficher gratos un sonnet de Du Bellay et rien que pour ça, je les remercie.

Portée par mon enthousiasme, j’avais une idée assez romantique du mode de sélection des poèmes. Peut-être que tous les employés de la RATP faisaient partie à tour de rôle d’un comité où ils discutaient poésie et modernité.

Oui, je nourris encore des espoirs un peu fous sur le monde contemporain.

Evidemment, la réalité est loin de ça.

Nulle assemblée de conducteurs. La RATP a un département dédié aux actions culturelles avec des employés spécialistes du sujet. Et plusieurs attachés de presse. Et une communication assez verrouillée.

Rendez-vous au service des Partenariats et Animations de la RATP

Hors opérations spéciales type anniversaire de Nougaro ou de Gainsbourg, la pré-sélection est sous-traitée à l’association Le Printemps des Poètes. Ensuite, quelques personnes du secteur culturel de la RATP se chargent de choisir dedans.

Ok... Mais selon quels critères? Exclut-on des poèmes trop hermétiques? La gageure est de taille quand on s’adresse à un non-public, c’est-à-dire à tout le monde, le voyageur qui a fait sa thèse sur le thème de l’obscurité et du rideau dans l’œuvre de Mallarmé et celui qui n’a pas ouvert un livre depuis vingt ans. Du coup, est-ce que c’est l’émotion esthétique qui prime? Ou l’importance du poème dans l’histoire littéraire?

Rien de tout cela. Michel Garret, du département Partenariats et Animations, que je rencontre dans son bureau en compagnie de l’attachée de presse, m’explique que le mot d’ordre se résume à la triade «détente, évasion, culture». Autant vous le dire tout de go, là, j’ai commencé à tiquer. Parce que personnellement, ce ne sont pas les mots que j’associe spontanément à la poésie.

Ça ressemble plus à un dépliant publicitaire de EasyJet qu’aux thèmes poétiques de référence. Je demande ce qu’il en est des poésies moins «positives». Michel Garret me confirme que les poèmes trop négatifs ne sont pas sélectionnés.

«S’il y a le mot Mort dix fois dedans, on ne peut pas l’afficher.»

Bah oui… Sans doute rapport aux «incidents voyageurs».

Pourtant, la poésie est censée provoquer une émotion profonde, artistique, qui n’a pas grand-chose à voir avec la notion de positif ou de négatif. Elle est au-delà de ça.

Chercher des connotations heureuses et évoquer la détente, c’est le domaine de la pub, pas celui de l’art. D’après le mot d’ordre de la RATP, l’œuvre de Trakl –par exemple– dont la fiche wikipédia nous explique que son œuvre est marquée par l’idée que «l’homme est condamné au déclin, à la mort et la putréfaction» n’a pas sa place dans la sélection du métro. Et c’est dommage parce que c’est l’un des plus grands poètes du XXe siècle. C’est là que le fait qu’il s’agisse du département de la Communication prend tout son sens. A la RATP, il n’y a pas de département de la poésie ou de l’art.

Ceci étant, il arrive que le comité se fourvoie sur le sens d’un poème. Michel Garret me raconte l’histoire d’une petite fille qui avait gagné le concours grâce à un poème dans lequel elle parlait de son papa qui volait dans le ciel. Détente et évasion donc. Sauf que quand ils ont rencontré la gamine et qu’ils lui ont demandé la source de sa jolie inspiration, elle a expliqué que son père était mort dans un crash d’avion. Fail.

Michel Garret me dit aussi que les voyageurs perçoivent cet affichage comme une marque de considération. C’est sans doute vrai mais personnellement, parfois, je me suis également demandé s’il n’y avait pas une part de n’importe quoi. Notamment devant des poèmes qui ressemblaient à une suite de mots tirés au hasard dans le dictionnaire.

D’où mon autre interrogation: est-ce que ceux qui choisissent les poèmes les comprennent vraiment? Garret m’assure que oui, bien évidemment. Ça tombait bien puisque j’avais justement recopié un poème qui me semblait aussi caricatural que vide de tout sens.

«La fenêtre juge librement toutes les affaires du bleu,

elle est l’origine du bleu»

Luis Mizon

Je lui demande ce que ça veut dire. J’ai alors vu son visage descendre d’un ton dans le blanc. J’étais un peu embêtée pour lui parce que Michel Garret est très sympa et passionné par son boulot. Il m’a dit en hésitant:

«La fenêtre c’est l’ouverture…»

J’avais l’impression de lui faire passer l’oral du bac français.

«Oui, ok. Et?»

«Ça parle d’évasion.»

Certes, fenêtre = ouverture = évasion mais ça ne dit rien sur ce thème. Et dans mon idée, c’est juste un gros cliché mis en poésie. A quoi il m’a dit que non, que «la fenêtre qui juge, c’est joli» avant d’élargir le propos pour s’en sortir avec «et puis la poésie c’est subjectif, chacun y voit ce qu’il veut».

Fini Wall Street English, fini Du Bellay

Ça m’a filé des crampes d’estomac, j’aurais pu me rouler par terre dans son bureau. Dire que c’est subjectif, ça revient à propager cette idée débile selon laquelle tout se vaut, on ne peut plus rien critiquer, il faut tout respecter, les goûts et les couleurs, ça ne se discute pas. Ça revient à mettre sur le même plan un poème de Pablo Neruda et un poème d’enfant pour la fête des mères.

Dans le cas de la fenêtre et du bleu, il est clair que le poème n’a pas été choisi pour son sens ou sa profondeur, puisque Michel fait partie des trois personnes qui l’ont sélectionné et qu’il n’a pas une idée très précise de sa signification, mais parce qu’il était joli et correspondait à l’obligatoire triade «détente, culture, évasion».

Au final, c’est quand même très bien qu’un «acteur de mobilité urbaine» nous offre un peu de poésie –même s’il exclut les plus beaux poèmes, ceux qui vous remuent, ceux qui tentent d’exprimer l’ineffable sur la condition humaine. De toute façon, il faut voir les choses en face: la poésie n’a plus la place qu’elle occupait avant dans la société. Le rêve d’être rockstar a remplacé celui de publier un recueil de poésies.

Mais quand, à cause des nouveaux métros, les encarts de poèmes auront disparu, on les regrettera peut-être. Fini Wall Street English, fini Du Bellay. En attendant, la prochaine fois que vous vous interrogerez sur le sens d’un poème du métro, cherchez d’abord s’il fait écho aux thèmes de la détente et de l’évasion (ça marche aussi avec le voyage et l’espoir et l’amour). Si oui, vous savez pourquoi il est là. Même s’il ne veut rien dire.

Titiou Lecoq

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