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Quand Internet permet de retrouver les propriétaires d'œuvres volées par les nazis

Annabelle Georgen, mis à jour le 15.03.2014 à 14 h 02

Près de 70 ans après la Seconde Guerre mondiale, d'innombrables œuvres d'art et objets précieux extorqués à des familles juives sous le Troisième Reich n'ont toujours pas été rendus à leurs propriétaires. Le site internet allemand Lost Art, qui recèle la plus vaste base de données au monde sur les trésors volés par les nazis, tente de faciliter le lourd travail de recherche des ayants droit des familles spoliées.

Un dessin de Henri Matisse listé parmi les «objets trouvés» du site Lost Art.

Un dessin de Henri Matisse listé parmi les «objets trouvés» du site Lost Art.

Sans les Monuments Men, des chefs d'oeuvres tels que la Madone de Bruges ou l'Autel de Gand auraient certainement été perdus à jamais. Comme le montre George Clooney dans son nouveau film, qui rend hommage à ces experts en art chargés par les Alliés de récupérer les millions de trésors pillés par les troupes hitlériennes dans toute l'Europe de l'Ouest pendant la Seconde Guerre mondiale, Hitler avait en effet fait paver de bombes les cavités des mines de sel dans lesquelles était cachée une grande partie de son butin.

Ces tableaux de maîtres, sculptures, bijoux et livres anciens étaient destinés à accomplir son projet pharaonique de «Musée du Führer» à Linz, en Autriche. Toutes ces œuvres avaient été confisquées à des collectionneurs juifs par le biais de législations antisémites ou bien pillées dans les musées, les églises et les châteaux européens durant la guerre. Sentant la défaite approcher, Hitler avait donné l'ordre à ses troupes de faire sauter son précieux butin plutôt que de le laisser aux mains de l'ennemi.

Heureusement, la plupart de ces trésors ont pu être sauvés in extremis par les Alliés. Ceux qui n'ont pas été immédiatement vendus au marché noir par des soldats mus par l'appât du gain ont été rassemblés dans des «central collection points» à Munich et à Wiesbaden. 2,5 millions d'oeuvres et objets d'art ont ainsi pu être rendus à leurs propriétaires dans les cinq années qui ont suivi la fin de la guerre, soit plus de la moitié du trésor nazi. À partir de 1948, les Alliés ont confié la tâche de retrouver les propriétaires au Land de Bavière, qui s'est alors fixé pour objectif de résoudre le problème d'ici la fin des années 1950.

Près de 70 ans après la fin du régime nazi, des milliers d'oeuvres d'art n'ont pourtant toujours pas été restituées, faute pour les responsables d'avoir réussi à identifier leurs propriétaires ou leurs ayants droit. Plus de 2.000 d'entre elles sont aujourd'hui exposées dans les musées allemands –et ce parfois sans qu'il soit mentionné qu'il s'agit d'oeuvres volées– ou bien dorment dans leurs réserves.

Plusieurs centaines de tableaux volés ornent également les bâtiments officiels allemands. Un tapis d'Orient ayant appartenu au dignitaire nazi féru d'art Hermann Göring a ainsi décoré pendant de longues années un des salons de la chancellerie à Bonn, faute de savoir à qui il avait été confisqué autrefois. Il est aujourd'hui remisé en attendant un hypothétique signe de vie des descendants de son propriétaire.

Plusieurs milliers d'annonces

Pour tenter de mettre en relation les ayants droit et les actuels «propriétaires», un site internet, Lost Art, fournit une aide précieuse. Ressemblant à un gigantesque musée en ligne dont les œuvres exposées seraient en partie invisibles, il regroupe dans sa base de données plus de 3 millions d'avis de recherche de biens volés par les nazis, parmi lesquels plusieurs centaines de milliers de descriptions détaillées d'oeuvres et d'objets d'art portés disparus, parfois accompagnées de photographies ou de croquis. Chaque oeuvre perdue raconte en creux une histoire tragique, une spoliation, une vente ou un exil forcé.

La partie visible de cet étrange conservatoire du pillage nazi comporte plusieurs milliers d'annonces concernant des œuvres «trouvées», en majorité déposées par des institutions –musées, bâtiments officiels tels que ministères ou ambassades– situées en Allemagne et à l'étranger. On peut y contempler des oeuvres de Van Gogh, de Matisse, des porcelaines chinoises, des meubles de style ou encore des tableaux de peintres vénitiens issus de l'imposante collection de Göring, qui rivalisait avec celle d'Hitler, dont la Pinacothèque de Munich détient jusqu'à présent une soixantaine de toiles.

Quelques dizaines de particuliers viennent aussi enrichir cet inventaire désespéré en faisant part de leurs doutes sur l'origine des œuvres qui sont en leur en possession. Car plus le temps passe, plus les chances de retrouver la trace des familles juives dont les biens ont été confisqués par les nazis s'amenuisent.

Mise en ligne en 2000

«Le tragique là-dedans, c'est que la plupart des victimes du régime nazi sont décédées aujourd'hui. Il est très rare qu'on puisse rendre les œuvres aux personnes à qui elles ont appartenu autrefois. Quand cela arrive, c'est incroyablement émouvant», explique Andrea Baresel-Brand, qui dirige le centre de documentation du service central allemand de recensement des biens culturels et de gestion des biens culturels perdus, à Magdebourg.

Sans compter que, pour les descendants de familles juives qui n'étaient pas célèbres comme le sont les Rothschild ou les Rosenberg, retrouver des œuvres perdues depuis des décennies revient à chercher une aiguille dans une botte de foin en se rendant d'archives en archives, les données n'étant pas centralisées.

Financée par le gouvernement et les Länder allemands, la base de données Lost Art a été mise en ligne en l'an 2000 dans la foulée de la Conférence de Washington, à l'issue de laquelle onze principes applicables aux œuvres d'art confisquées par les nazis ont été adoptés. L'un d'eux visait notamment à faciliter les recherches des ayants droit par la constitution d'un registre ouvert centralisant toutes les informations concernant les œuvres qui n'ont pas été restituées.

Le site enregistre d'ordinaire entre 36.000 et 50.000 connexions par jour. Quand le «trésor de Munich» a été découvert dans l'appartement d'un octogénaire munichois l'automne dernier, il a été assiégé par un boom de 5,2 millions de connexions quotidiennes.

«Solution juste et équitable»

Dès que ceux qui cherchent une œuvre et ceux qui sont en sa possession réussissent à entrer en contact grâce au site, la petite équipe qui est derrière le projet Lost Art a alors pour mission d'aider les différentes parties à «trouver une solution juste et équitable», comme l'explique Andrea Baresel-Brand:

«Il y a de nombreuses possibilités de se mettre d'accord. On peut essayer de récupérer l'objet ou alors de le vendre et de partager le produit de la vente quand il y a plusieurs descendants. Ou bien, quand l'une des parties est un musée, on peut aussi choisir de récupérer la propriété de l'objet mais de faire un prêt permanent.»

Il arrive d'ailleurs souvent que les institutions allemandes soient rétives à rendre les œuvres à leurs ayants droit, par crainte de susciter une vague de demandes de restitutions. Le ministère des Finances allemand refuse par exemple depuis des mois de rendre deux peintures de Canaletto aux descendants du collectionneur d'art juif Max Emden.

Et ce n'est qu'au terme d'une bataille juridique qui s'est éternisée durant quatre ans que le Musée Ludwig, à Cologne, a fini par rendre en 2013 un tableau du peintre expressionniste autrichien Oskar Kokoschka, d'une valeur estimée à 3 millions d'euros, aux héritiers du collectionneur juif Alfred Pflechtheim.

Annabelle Georgen

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