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Trois choses que «True Detective» dit de nous

Léo Soesanto, mis à jour le 11.03.2014 à 12 h 43

Entre spirale du déjà-vu, test de Rorschach et goût des fausses pistes, le périple du duo McConaughey/Harrelson nous rappelle que les meilleures séries sont celles qui font participer le spectateur.

Matthew McConaughey dans «True Detective»

Matthew McConaughey dans «True Detective»

Attention, l'article qui suit contient des spoilers de True Detective

La saison 1 de True Detective s’est achevée, dimanche 9 mars au soir aux Etats-Unis, avec un huitième épisode diffusé dans la foulée lundi soir en France sur OCS. Ouf, on peut enfin souffler un peu. Car la série aura autant fait en huit semaines de diffusion que six ans de Lost: faire trépigner le spectateur voulant connaître le fin mot de l’histoire, le faire déchiffrer la forêt de signes et mystères ou phosphorer à chaque réplique profonde de Matthew McConaughey.

Et comme Lost, la conclusion a déçu/décevra/devrait décevoir ceux qui cherchaient le Roi Jaune (Yellow King) à chaque plan – consolation, on en a trouvé un pour vous. Dans peu de temps, les (ex-)fans outrés proclameront que True Detective se résume juste à un jardinier traçant une spirale sur sa tondeuse à gazon (tout comme Lost n’est que l’histoire d’un type qui ouvre les portes d’une église à la toute fin). Tout ça pour ça.

Minisérie, anthologie tournée et bouclée avant diffusion, True Detective n’a pourtant jamais tâtonné comme Lost en fonction de ses fans ou autres contingences de production: son créateur Nic Pizzolatto et le réalisateur Cary Joji Fukunaga avaient les réponses toutes prêtes. True: sincère.

La série porte-t-elle bien son nom? Est-elle juste révolutionnaire parce qu’elle tourne en rond? A qui la faute? A l’issue du finale de True Detective, voici trois choses ce que j’ai appris d’elle mais aussi des spectateurs –vous, moi-même.

«Le temps est un cercle plat»

«Le temps est un cercle plat»: cette phrase ânonnée par McConaughey/Rust est à imprimer sur une roue de vélo. Elle résume aussi de nombreux aspects de la série: que des personnages liés puis séparés finissent par se retrouver entre 1995 et 2012. Qu’on guette les prochaines retrouvailles à l’écran de Matthew McConaughey et Woody Harrelson (Marty Hart) après En Direct d’Edtv (1999) et Surfer, Dude (2008).

«Ce qu’on fait et fera, on le fera encore et encore», poursuit Rust. Bien vu: l’obsession du cercle comme motif visuel, des ploucs de l’Amérique profonde et du nihilisme, c’est depuis longtemps l’œuvre des frères Coen, dont Le Grand Saut (1994), avec Tim Robbins et son hula hoop, aurait pu s’appeler «Forme et Vide», titre du dernier épisode de True Detective.

Le déjà-vu bien sûr, c’est le surinvestissement du spectateur à vouloir déchiffrer tous les symboles à l’écran. Comme Lost. Comme Twin Peaks. On boit les monologues philosophiques de Rust avec une belle envie de fumées et miroirs.

Pourquoi maintenant? Le cycle de la vie et de la télévision. Peut-être en avons-nous soupé pour le moment du réalisme et du trivial de Girls et Game of Thrones. Place au mystère (mais en gardant les seins à l’écran).

La nouveauté? Que cette frénésie se concentre sur deux mois, et non des années comme pour Lost. Le temps est un cercle et il est un peu pressé. L’ésotérisme n’avait pas fait recette auparavant sur HBO, à voir les arrêts de John from Cincinnati et La Caravane de l’Etrange. Ces deux dernières séries n’avaient bien sûr ni McConaughey, ni Harrelson ni Michelle Monaghan pour faire pencher la balance.

Rorschach

La série est un joli test de Rorschach pour les spectateurs ayant échafaudé les théories les plus folles. Si Nic Pizzolato dit goûter peu aux twists (c’est un rêve/ils sont morts/Rust et Marty sont les tueurs), nous en voulons encore, blasés que nous sommes et parce que c’est l’unique façon peut-être d’envisager une histoire –qu’elle nous surprenne par tous les moyens.

Comme dans un épisode lambda de New York Unité Spéciale, on en est à envisager le pire avec la poignée de personnages qu’on nous tend: le beau-père de Marty, conspirateur pédophile? Marty est-il le Roi Jaune? Le Roi Jaune est-il le gérant du fast-food vietnamien où Marty et Rust s’arrêtent pour grignoter un banh mi?

Lorsque Rust parle de la malédiction du détective (ne pas voir l’évidence sous son nez), il pointe sans le dire l’une des premières histoires policières, La Lettre volée d’Edgar Allan Poe. Où un bureau est scrupuleusement, mais en vain, fouillé, à la recherche de la lettre du titre alors qu’elle pend au nez du curieux.

Le vrai twist de True Detective? Nous proposer une conclusion presque optimiste à l’échelle de noirceur de la série. Nous laisser sur la piste de la bromance, qui résumerait la série à la trajectoire commune de deux (presque) amis brisés par la solitude et leurs démons (dix-sept ans pour s’en rendre compte, tout de même).

(Bon, on valide presque une des premières théories, façon Fight Club, voulant que Marty et Rust soient la même personne: dans le dernier épisode, Marty s'entend dire «Vous parlez comme Cohle»).

Le test de Rorschach, c’est aussi la BD From Hell, scénarisée par Alan Moore et dessinée par Eddie Campbell, où la traque de Jack l’Eventreur devient aussi prétexte à la chasse au symbole et aux théories fumeuses. Possible influence sur un Pizzolato fan de comics, Moore est aussi le créateur de Watchmen, où sévit Rorschach, super héros masqué…

Le Roi en Jaune enjolivé

«Enlève ton masque», dit-on plusieurs fois à Cohle dans True Detective. C’est aussi une phrase clé du Roi en Jaune, le recueil de Robert W. Chambers popularisé par la série et dont Pizzolatto nous jette les premières miettes dans le second épisode, «Seeing Things» («voir des choses», forcément).

Carcosa, étoiles noires, Roi jaune… les mots clés qui nous avaient fait espérer cinq-dix minutes une adaptation littérale du livre qu’on avait lu plus jeune, couplé avec Lovecraft, lui-même influencé par Chambers. Hypothèse de moins en moins tenable à mesure des épisodes. Pas de menace cosmique, de soleils jumeaux sur Carcosa ou de pièce de théâtre qui rend cinglé. On remercie tout de même Pizzolatto de nous avoir fait ressentir ce bref vertige.

Si des gens hurlent dans True Detective, c’est face à des snuff movies. Le surnaturel dans la série, c’est avant tout la perception du cerveau, cramé par les stupéfiants, de Rust. Un vol d’oiseaux fous en spirale (bonjour Jeff Nichols, bonjour Take Shelter), la vision fugitive et grandiose de «Carcosa» dans le dernier épisode.

Friand de fausses pistes, Pizzolatto n’a jamais dit –à notre connaissance– que l’influence de Chambers s’exerce également via sa nouvelle Le Réparateur de réputations, racontée par un narrateur incertain, fou et menteur. True Detective est truffé de récits inventés et troués, des mensonges de Marty et Rust sur la mort de Reggie Ledoux aux omissions délibérées (?) du scénario.

Qu’en est-il d’Audrey, la fille de Marty? Jusqu’où s’étend le complot? Pourquoi le rôle de Michelle Monaghan se réduit-il à peau de chagrin? Et pourquoi ces bois de cerfs couronnant Dora Lange? Plein de questions sans réponses, frustrantes en apparence alors que Pizzolatto nous agite en permanence le motif de la spirale qui a tant passionné les exégètes, avec logiquement dans son centre, un trou.                                              

True Detective, qu’est-ce que c’est? Cela parle de quoi? Les exégètes ont voulu y voir plus que ce qu’il y avait. On peut la lire comme un pur roman policier, un constat sur le mal ordinaire (de préférence mâle, blanc, riche et/ou dégénéré) ou le temps qui détruit tout, une amitié contrariée.

C’est sans doute tout cela, mais on y voit surtout quelque chose sur la croyance –pas divine, comme professée par McConaughey dans ses remerciements pour son Oscar du meilleur acteur pour Dallas Buyers Club. Plutôt notre croyance dans les histoires et sur comment remplir leurs blancs: ce que font Marty et Rust en enquêtant sur des pistes qui fâchent et refusées par les autorités, en laissant filtrer de l’espoir à la toute fin («La lumière gagne») dans leurs petites vies évidées, en permettant au spectateur de faire accoucher la montagne de spéculation d’une curieuse souris.

Les meilleures séries sont celles qui font participer le spectateur –on ne parle pas de Salut les Homards. Qui en font un coauteur, comme le promettait le regretté Alain Resnais dans la bande-annonce de L’Année dernière à Marienbad. J’ai trouvé. Le Trou/True Detective, c’est nous.

Léo Soesanto

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