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«Je t'aime, je t'aime», trésor caché du cinéma français et plus beau souvenir de Claude Rich

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 21.07.2017 à 11 h 43

Disparu à l'âge de 88 ans, l'acteur avait trouvé l'un de ses plus beaux rôles en 1968 devant la caméra d'Alain Resnais.

Claude Rich dans «Je t'aime, je t'aime» d'Alain Resnais.

Claude Rich dans «Je t'aime, je t'aime» d'Alain Resnais.

Le comédien Claude Rich est décédé, vendredi 21 juillet 2017, à l'âge de 88 ans. En mars 2014, nous rendions hommage à un de ses plus beaux rôles, celui de Claude Ridder dans Je t'aime, je t'aime d'Alain Resnais (1968), à l'occasion de la disparition du cinéaste.

Disparu, samedi 1er mars, à l’âge de 91 ans, Alain Resnais avait parfois l'image d'un cinéaste cérébral, de ceux dont on admirerait l'oeuvre plus qu'on ne l'aime. Et pourtant, on pouvait tomber amoureux à mort d’un de ses films, le voir et le revoir, le conseiller à tous ses amis, le glisser dans les puériles et indispensables listes des meilleurs-films-de-tous-les-temps. Je le sais, cela m'est arrivé avec un d'entre eux: Je t'aime, je t'aime (1968).

«Au moment de partir pour l'île déserte, celle où l'on n'emporte que l'essentiel, nous glisserons la cassette» —c’était l’époque où le DVD était balbutiant et la VOD encore un rêve– «de Je t'aime, je t'aime dans notre maigre bagage», écrivait Edouard Launet de Libération en 2000. Nous serons donc au moins deux, et j'espère beaucoup d'autres, tant ce film est un des plus beaux jamais tournés. Et son personnage principal, Claude Ridder –patronyme qui figurait déjà dans l’œuvre de Resnais un an plus tôt, dans le film collectif Loin du Vietnam–, peut-être le plus attachant jamais filmé par le cinéaste.

Ce Ridder, un modeste employé qui vient de rater sa tentative de suicide, accepte la proposition d’une équipe de scientifiques de devenir le cobaye d’une machine à voyager dans le temps en allant revivre une minute de son passé, en l’occurrence le lundi 5 septembre 1966 à 16h03. Mais la machine se dérègle et finir par promener aléatoirement Ridder dans son passé, toujours à raison d'une minute. Et spécialement dans les moments marquants de sa relation avec Catrine, sa compagne disparue.

«Une recette de veau marengo»

Au départ, l’écrivain Jacques Sternberg, scénariste du film, avait proposé à Resnais de faire jouer Ridder par Maurice Ronet, à cause du Feu follet de Louis Malle. Finalement, le rôle revient à Claude Rich, qui accepte la proposition du réalisateur d’un film tourné essentiellement tourné en caméra subjective, avant d'apprendre peu avant le tournage que Resnais a finalement décidé de le montrer constamment à l'écran.

Claude Rich et Olga Georges-Picot dans Je t'aime, je t'aime

Celui qui, les années précédentes, s'était fait connaître en soldat timide dans Le Caporal épinglé de Renoir ou en jeune premier ironique dans Les Tontons flingueurs ou Oscar trouve dans le désespoir romantique de Ridder ce qui est sans doute le sommet de sa carrière: Resnais résumera joliment sa prestation comme celle d'un «violon» qui se désaccorderait «quand ça l'arrange».

«Mon plus beau souvenir de ce métier, c'est ce rôle. Je suis encore possédé par le personnage de Claude Ridder. […] Je me trouvais très fade à côté de ce personnage. Je n'avais aucune confiance en moi, je ne savais pas qui j'étais vraiment», racontait l’acteur à Libération en 2003, livrant notamment ce beau souvenir du tournage de la dernière scène du film (qu’on ne racontera pas):

«À côté de moi, l'habilleuse demandait à la maquilleuse: “Qu'est-ce que tu t'es fait pour déjeuner?” L'autre répondait: “J'ai essayé une recette de veau marengo”. Je n'arrivais pas à me concentrer. Puis j'ai entendu la voix d'Alain: “Claude, ça me va. Voulez-vous en faire encore une?” Et, tout d'un coup, m'a saisi la rage contre le veau marengo, ma tristesse de finir ce film. On a refait une prise et une larme m'a rempli un oeil, et a coulé. C'est la prise qui a été retenue. C'est ça le cinéma, c'est un moment.»

Claude Rich dans Je t'aime, je t'aime

«Comment nous habitons le temps»

Tourné à Bruxelles, Je t'aime, je t'aime offre à son spectateur, en plus de cette larme parfumée au veau marengo, d’étranges décors futuristes, des divagations, signées Sternberg, sur les rapports de l’homme et du chat («L'homme inventa des millions d'objets inutiles, généralement absurdes, tout cela pour produire parallèlement les quelques objets indispensables au bien-être du chat: le radiateur, le coussin, le plat à sciure, le pêcheur breton») ou encore une partition discrète et angoissante signée du compositeur polonais Krzysztof Penderecki.

Mais il nous imprègne surtout de la mélancolie poignante de ces morceaux de passé. De ces regrets et souvenirs aléatoirement recousus et répétés, à l'image du Je t'aime du titre, qui emmènent Ridder dans un voyage à la fois délicieux et terrifiant dans son amour disparu. Resnais résumera son film comme «un conte de fée de science-fiction sur le thème vieux de 3.000 ans: l'existence est une étrange aventure», conte dont «les fragments sont redisposés à la manière d'un jeu de patience».

Et pour jouer –toute son oeuvre était un jeu avec la mort, comme le montrait encore le dernier film sorti de son vivant, Vous n'avez encore rien vu–, il s'amusera d'ailleurs, pour voir, à reconstruire le film dans l'ordre chronologique. «Nous nous sommes aperçus alors qu'il n'y avait plus du tout d'émotion», déclarera-t-il au critique Robert Benayoun.

Dans son livre L’Image-Temps, le philosophe Gilles Deleuze disait lui de Je t’aime, je t’aime qu'il est de ces films qui nous montrent «comment nous habitons le temps, comment nous nous mouvons en lui, dans cette forme qui nous emporte, nous ramasse et nous élargit», citant comme autre exemple le Vertigo d’Hitchcock –c’est dire.

Victime de Mai-68

Une fortune critique qui contraste avec l’échec public du film (moins de 400.000 spectateurs en salles). Je t’aime, je t’aime avant pourtant la rampe de lancement idéale: le Festival de Cannes, dont de précédents Resnais (Nuit et brouillard, Hiroshima mon amour, La Guerre est finie) avaient été évincés pour ne pas déplaire aux gouvernements français, américain ou espagnol.

Le film devait être projeté au jury présidé par le romancier André Chamson le 18 mai 1968. Mais, ce jour-là, en pleine grève générale à Paris, un groupe de cinéastes descendus sur la Croisette, où figuraient notamment Truffaut et Godard, fit arrêter le Festival. Depuis, dans le coeur des cinéphiles, Je t'aime, je t'aime est le vainqueur de l'une des plus belles non-Palmes d'or de l'histoire.

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (942 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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