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Comment «The Office» allemand a devancé «Veronica Mars»

Alexandre Hervaud, mis à jour le 26.02.2014 à 16 h 04

Une série culte outre-Rhin d'abord accusée de plagiat a cartonné en télé jusqu'à devenir un film à succès co-financé par les internautes, bien avant l'exemple américain.

Stromberg–Der Film - DR

Stromberg–Der Film - DR

C'est fou ce qu'on peut découvrir en parcourant les articles du Hollywood Reporter sur le box-office local de certains pays européens.

Prenez le dernier en date sur la fréquentation cinéma outre-Rhin, par exemple. A sa lecture, on a tout d'abord –tardivement– réalisé que la télévision allemande avait aussi eu droit à sa version locale de The Office, la série culte de Ricky Gervais et Stephen Merchant diffusée sur la BBC en 2001. [Note corporate: OK, on aurait pu le savoir bien plus tôt en lisant cet article de Slate.com publié en 2006.]

Baptisée Stromberg d'après le nom du personnage principal, la série se déroule dans une société d'assurances dirigée par un certain Bernd Stromberg, visiblement aussi motivé par son travail qu'ont pu l'être ses équivalents anglo-saxons David Brent et Michael Scott. Voici le visuel du coffret DVD de l'intégrale de la série, que les germanistes peuvent d'ailleur voir gratis en intégralité sur le Net:

En soi, rien de très étonnant vu le nombre de remakes étrangers du show: l'adaptation française par Canal+, Le Bureau, avec François Berléand, avait vu le jour en 2006, soit un an après le lancement de la version américaine avec Steve Carell qui s'est achevée après neuf saisons au printemps 2013. Le Québec, le Chili, Israël ont également eu leur version, mais celle qui nous intéresse aujourd'hui, Stromberg, a toutefois une particularité: bien qu'extrêmement similaire au modèle anglais, elle ne s'est pas immédiatement présentée comme un remake à ses débuts en octobre 2004 sur la chaîne ProSieben.

Les fortes similitudes non avouées avaient rapidement éveillé des soupçons outre-Manche, où l'affaire avait eu un certain écho en 2004, comme l'illustre un article d'époque du quotidien écossais The Scotsman. Menacés d'un procès par la BBC, les producteurs allemands avaient alors consenti à ajouter dans le générique une mention «inspiré par Ricky Gervais et Stephen Merchant». L'affaire avait permis à Ricky Gervais de livrer sur son site la merveilleuse déclaration suivante:

«Un accord a été trouvé et nous en sommes ravis. J'avoue avoir été très surpris en découvrant cette nouvelle version non officielle. Ce n'est pas vraiment le genre des Allemands d'aller de l'avant en pillant quelque chose qui ne leur appartient pas.»

L'occasion est trop belle pour ne pas rappeler que Gervais a repris en 2013 son rôle de David Brent pour une série de tutoriels YouTube consacrés à l'apprentissage de la guitare:

Revenons à Stromberg. Malgré la polémique initiale –au passage, les créateurs allemands se justifiaient en arguant que le personnage principal de leur série était d'abord apparu dans un précédent programme lancé en 1999– la série a cartonné outre-Rhin et perduré pendant cinq saisons jusqu'à sa fin en janvier 2012.

On a écrit «fin», mais le terme est un brin exagéré puisque Stromberg–Der Film a débarqué le 20 février dans les salles obscures allemandes, prenant la première place du box-office –2,4 millions d'euros de recette pour son premier week-end– en écrasant au passage le Monuments Men de George Clooney.

Voici la bande-annonce de Stromberg–Der Film, que même les non-germanistes pourront apprécier pour saisir l'esprit du projet:

Le succès du film est d'autant plus notable que le projet doit son existence à la mobilisation (et au portefeuille) de ses fans, invités à participer à son financement via une campagne de crowdfunding lancée à l'hiver 2011.

Deux ans avant Veronica Mars sur Kickstarter et Noob sur Ulule, une série négociait ainsi son passage au long format avec le soutien de sa fanbase, et pas vraiment à une échelle de niche: un million d'euros avait été récolté en une semaine via quelque 3.000 donateurs, un record en termes de montant et durée à l'époque!

Au-delà de la satisfaction première de voir le film distribué en salles, les fans qui ont investi dans sa production devraient, pour certains, recevoir des contreparties financières proportionnelles aux résultats du box-office, la campagne de crowdfunding n'étant pas calquée sur le modèle «mécénat» propre à Kickstarter.

Un joli happy-end (pardon, glückliches Ende) pour un film annoncé initialement en 2008 comme prolongation de la quatrième saison...

Du côté du géant américain du financement participatif, on attend de pied ferme la sortie mondiale en VOD (et dans plusieurs dizaines de salles louées par le distributeur américain comme le rappelle le Wall Street Journal) du film Veronica Mars, prolongement de la série avec Kristen Bell diffusée durant trois saisons entre 2004 et 2007.

Financé par 92.000 fans qui ont permis de récolter 5,7 millions de dollars, le film devrait faire date dans l'industrie du cinéma, quelle que soit sa qualité finale. Pour le blog spécialisé Films de lover, «tout au long de la chaîne de réalisation du film, des intermédiaires ont sauté, des verrous ont explosé pour qu’au final, les spectateurs potentiels du film soient au rendez-vous à travers le monde sur une date précise et pérenne dans le temps. Une sortie mondialisée, accessible au plus grand nombre sur plusieurs mois à un prix moindre qu’une séance ciné. Si révolution il y a, elle est là».

Compte tenu de l'attente du marché local –le seul à connaître le matériau de base, clairement– on comprend que Stromberg–Der Film n'ait pas boudé l'étape de la sortie en salle pour le public allemand. Ce succès européen (qui permet ainsi de sortir du sacro-saint «ah mais ça n'arrive qu'aux States, ces trucs!») devrait en tout cas marquer les esprits dans les pays voisins. Et non, on ne pense pas forcément à l'Arlésienne Kaamelott d'Alexandre Astier, ce dernier réfutant tout problème de financement qui pourrait justifier le retard à l'allumage de l'adaptation ciné de sa série. Mais bon, un peu quand même.

Alexandre Hervaud

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Journaliste
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