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Les vainqueurs du César du meilleur premier film ont-ils confirmé?

Thomas Messias, mis à jour le 28.02.2014 à 9 h 37

Les tauliers, les globe-trotters, les maudits, les héros fatigués... Portraits de groupes des trente-deux lauréats de cette récompense inaugurée en 1982.

Pascal Légitimus, Bernard Campan et Didier Bourdon, coréalisateurs et scénaristes des «Trois Frères», César du meilleur premier film 1996.

Pascal Légitimus, Bernard Campan et Didier Bourdon, coréalisateurs et scénaristes des «Trois Frères», César du meilleur premier film 1996.

Il s’est appelé César de la meilleur première œuvre de 1982, année de sa création, à 1999, puis César de la meilleure première œuvre de fiction de 2000 à 2005 –sympa pour les réalisateurs d’un premier documentaire. Depuis, il se nomme César du meilleur premier film, ce qui a d’ailleurs permis au docu Le Cauchemar de Darwin de l’emporter en 2006.

Trente-deux compressions remises à des réalisateurs d’un premier long-métrage censé en appeler d’autres. À quelques jours de la 39e cérémonie des César, et donc de la remise du 33e César du premier film, il est temps de regarder en arrière et d’observer la courbe de croissance des précédents lauréats.

Les tauliers

Il y a d’abord les valeurs sûres, ceux dont personne n’ose aujourd’hui contester la domination, qui ont apporté des récompenses d’envergure à la France et dont chaque film est attendu avec hâte par la critique et au moins une partie du public.

Le big boss des 32 se nomme Jacques Audiard, dont chacun des films qui ont suivi Regarde les hommes tomber (lauréat 1995) ont reçu au moins un César, sauf Un héros très discret, prix du scénario à Cannes en 1996. Sur la Croisette, Audiard a également reçu le Grand Prix 2009 pour Un prophète, juste devancé par Le Ruban blanc de Haneke pour la Palme.

Pas mal non plus, le parcours de Laurent Cantet, premier réalisateur français à avoir reçu la Palme d’Or du long-métrage depuis Maurice Pialat. C’était en 2009 pour Entre les murs, et même si son film d’avant (Vers le sud) et celui d’après (Foxfire) ont moins convaincu, le réalisateur de Ressources humaines (César du premier film en 2001) risque de continuer à truster les places de choix dans les grands festivals pour encore quelques décennies.

Les globe-trotters

Derrière eux, des cinéastes comme Julie Bertuccelli ou Trần Anh Hùng poursuivent une sorte de sans-faute. Si le succès public n’est pas forcément au rendez-vous, les réalisateurs de Depuis qu’Otar est parti (César 2004) et L’Odeur de la papaye verte (César 1994) poursuivent leur route avec exigence et liberté.

C’est ainsi qu’après le bel Arbre, tourné en anglais avec Charlotte Gainsbourg, Bertuccelli sort le 12 mars une Cour de Babel très révélatrice de son ambition de cinéaste intercommunautaire. Quant au réalisateur d’origine vietnamienne, il a lui aussi vu du pays, tournant peu mais tournant bien: après un premier long tourné intégralement en studio à Paris (où il a débarqué en 1975) et deux autres sur le Vietnam, il a réalisé un thriller cosmopolite (Je viens avec la pluie, avec Josh Hartnett) puis adapté Haruki Murakami au Japon (La ballade de l’impossible). Pour ces jeunes césarisés, le cinéma n’a clairement pas de frontières.

Les maudits

Après des débuts célébrés de la sorte, d’autres se sont montrés moins inspirés ou moins chanceux.

Bien que sa Diagonale du fou, sidérant duel entre deux champions d’échecs, ait également ravi l’Oscar du meilleur film étranger en 1985, Richard Dembo n’a jamais vraiment su rebondir au cinéma. Scénarios inachevés, difficultés de financement... Il lui faudra attendre 1992 puis 2004 (quelques mois avant sa disparition) pour parvenir à réaliser d’autres longs-métrages, passés totalement inaperçus. C’est au final par la mise en scène de quelques opéras et l’écriture de romans qu’il a pu s’épanouir dans le milieu artistique.

Le parcours de Mehdi Charef est un peu différent mais pas plus couronné de succès. Convaincu par Costa-Gavras de porter lui-même à l’écran son roman Le Thé au harem d’Archimède (César 1986), l’écrivain y prend goût sans jamais retrouver la réussite de ses débuts. Contesté pour ses choix (de Miss Mona à Marie-Line, qui valut une nomination à Muriel Robin), Charef poursuit sa carrière sans jamais se distinguer vraiment.

Les rigolos

On se souvient de la polémique Dany Boon, qui avait demandé il y a quelques années la création d’un César de la meilleure comédie, genre méprisé selon lui par l’Académie des arts et techniques. La liste des lauréats du César du meilleur premier film lui donne tort: L’Oeil au beur(re) noir (1988), Les Trois Frères (1996), Didier (1998), Je vous trouve très beau (2007) ou encore Les Beaux Gosses (2010) ont tous été distingués.

Mais leurs auteurs ont connu des fortunes différentes par la suite, souvent caractérisées par un violent retour de bâton. Les deux films suivants d’Isabelle Mergault ont été (à juste titre) démontés par la critique (mais les 2,2 millions d’entrées d’Enfin veuve n’en font pas franchement un bide), tout comme la suite de la carrière des Inconnus, alors à leur apogée…

Alain Chabat, lui, est passé par des hauts (Mission Cléopâtre) et des bas (le film des Robins des Bois, pas nul mais un peu raté), mais l’espèce de détachement affiché par l’acteur-réalisateur-présentateur du Burger Quiz lui a toujours permis de multiplier les allers-retours entre la norme et la marge, au gré d’une carrière placée sous le signe du cool. Comme si le César n’avait eu aucun impact sur lui, ni dans un sens ni dans l’autre.

Pour Riad Sattouf, sacré il y a quatre ans, il est un peu tôt pour tirer des conclusions, même si son fa-bu-leux Jacky au royaume des filles est un échec public. Si ses producteurs continuent à lui faire confiance, le bédéaste semble bien parti pour mener une carrière atypique, d’adaptations de ses propres œuvres (Pascal Brutal, c’est pour bientôt) en films barrés et inattendus…

En revanche, guère de nouvelles cinématographiques de Serge Meynard, auteur en 1992 d’un Sexes faibles! assez douteux, et passé depuis par une case télé qui semble lui convenir davantage (à noter un bon téléfilm sur François Villon diffusé en 2011).

Les héros fatigués

Les jeunes pousses d’hier se sont parfois muées, plus ou moins rapidement, en réalisateurs sur le déclin. Après le triomphe en 1982 d’un Diva complètement atypique, Jean-Jacques Beineix a poursuivi une carrière tumultueuse, se frottant à des univers souvent très barrés, très graphiques, quitte à perdre en route la majeure partie du public et pas mal d’argent.

À l’exception d’un 37°2 le matin toujours auréolé d’un statut de film culte, sa filmographie a mal vieilli, et l’ultime bide de Mortel Transfert en 2000 aura possiblement scellé la fin de sa carrière au cinéma. Un docu sur Loft Story et quelques bandes dessinées plus tard, il semble clair que JJB a choisi de se tourner vers des domaines lui permettant d’exprimer sa créativité à moindre coût.

Pour Régis Wargnier, tout avait bien commencé avec le César du premier film pour La Femme de ma vie (1987), puis l’Oscar du film étranger pour Indochine en 1993. Mais le réalisateur a bien vite marqué le pas, ses dernières réalisations (Pars vite et reviens tard, La ligne droite) étant si anecdotiques qu’on lui demanderait presque de rendre ses statuettes. Le plus marquant dans sa carrière récente? Sa prestation dans le Femme fatale de son pote Brian De Palma, dans laquelle il joue un réalisateur sélectionné à Cannes. Ce qui semble être devenu un rôle de composition…

Quant à Étienne Chatiliez (La Vie est un long fleuve tranquille, 1989), c’est le plus fatigué des héros. Spécialiste de la comédie tendre et grinçante (Tatie Danielle, Le Bonheur est dans le pré), il a scellé sa fin en se «séparant» de sa coscénariste fétiche Florence Quentin. La confiance règne, Agathe Cléry… Plus rien ne fonctionne pour l’ex-réalisateur de publicités, boudé par son public d’autrefois. Le bide de L’Oncle Charles, qui marquait pourtant ses retrouvailles avec Quentin, rend le César encore plus lointain.

D’autres déchéances font encore plus de peine. Cinéaste d’une génération (Un monde sans pitié, César 1990) devenu prodige d’un cinéma politique et haletant (son chef-d’œuvre Les Patriotes), Éric Rochant n’aura connu ensuite que des déconvenues. Échecs, projets avortés: une relative traversée du désert qui aurait dû s’arrêter avec Möbius, nouveau film d’espionnage réalisé vingt ans après, mais dont le million de spectateurs semble moins dû à la qualité du film qu’à la hype du couple Jean Dujardin/Cécile de France.

Le duo mal-aimé

On a tant aimé leur Delicatessen primé en 1992… Après une Cité des enfants perdus moins enthousiasmante, Marc Caro et Jean-Pierre Jeunet ont fini par emprunter des chemins divergents.

Le premier devra attendre 2008 pour réaliser son premier film en solo, un Dante 01 aussi ambitieux que calamiteux. Depuis, rien.

Quant à Jeunet, après de tonitruants débuts hollywoodiens (ne laissez personne critiquer Alien 4) et deux films avec Audrey Tautou qui ont emballé le public (Amélie Poulain et Un long dimanche de fiançailles), patatras. Micmacs à tire-larigot et L’Extravagant voyage du jeune et prodigieux T.S. Spivet auront connu des fortunes moins glorieuses et Jeunet, un peu trop sûr de son talent donc peu avide de remises en questions, en aura agacé plus d’un par ses réactions bouffies d’orgueil. Quand Jeunet trébuche, une partie de la critique se réjouit. Le prodige de Delicatessen n’est plus le petit chéri de son pays.

Les acharnés

Première femme (sur sept au total) à être distinguée par le César du premier film (pour Rue Cases-Nègres en 1984), Euzhan Palcy mène depuis lors une carrière de cinéaste militante, que ce soit à travers des films (Une saison blanche et sèche, sur l’apartheid) ou des documentaires télévisés.

Le dernier en date, Parcours de dissidents, est un plaidoyer pour que soit reconnue la présence de combattants antillais qui se battirent pour le France lors de la Seconde Guerre mondiale. Membre du Comité national pour la mémoire et l'histoire de l'esclavage, Palcy porte avec elle et en elle une œuvre qui va bien au-delà de sa simple filmographie.

Tout aussi discret, Emmanuel Finkiel (césarisé en 2000 pour Voyages) ne semble pas avoir bénéficié de l’aura des César, mais poursuit en toute discrétion son petit bout de chemin. Après un deuxième long de fiction (Nulle part, terre promise, beau road-movie à trois voix) et un saisissant doc sur des victimes d’accidents vasculaires cérébraux (Je suis), il trace son sillon avec panache et labeur, comme le bel artisan du cinéma qu’il est.

La déception

On l’imaginait multiplier les succès, animés ou non, et secouer le cocotier du cinéma français en y apposant sa belle griffe. Et puis non. Le Persepolis de Marjane Satrapi, couronné en 2008, reste pour l’instant le seul bon film de l’auteur de bande dessinée devenue cinéaste.

Une catastrophique adaptation live de son Poulet aux prunes et une Bande des Jotas aussi fauchée qu’indigente nous ont salement laissé sur notre faim. On attend l’hypothétique suite avec impatience mais fébrilité.

Les valeurs (plus ou moins) sûres

Cinéastes plutôt populaires (Zabou Breitman, Bruno Podalydès, Christian Vincent, Philippe Claudel) ou plus discrets (Romain Goupil, Sandrine Veysset, Danis Tanovic, Yolande Moreau), les autres lauréats mènent leur barque avec plus ou moins de régularité, mais sans jamais changer de cap. Souhaitons aux derniers primés (Joann Sfar pour Gainsbourg, Sylvain Estibal pour Le Cochon de Gaza, Cyril Mennegun pour Louise Wimmer) de mener eux aussi une carrière dont ils puissent être fiers. Même vœu pour Hubert Sauper, le réalisateur du Cauchemar de Darwin, César du premier film en 2006, et dont le nouveau documentaire basé au Soudan sera présenté cette année en festivals.

On ne pouvait finir qu’en saluant la mémoire de Cyril Collard, dont les Nuits fauves furent acclamées un soir de mars 1993, trois jours après sa mort du sida. Seul film à avoir gagné le César du meilleur film et celui du premier film, Les Nuits fauves ne cessera jamais de laisser un goût d’inachevé.

Thomas Messias

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Thomas Messias (139 articles)
Prof de maths et journaliste
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