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«True Detective» à la poursuite du Roi Jaune

Elise Costa, mis à jour le 22.02.2014 à 17 h 57

La série —à ne pas rater— dont vous êtes le héros.

Marty Hart et Rust Cohle (Woody Harrelson et Matthew McConaughey) dans «True Detective»

Marty Hart et Rust Cohle (Woody Harrelson et Matthew McConaughey) dans «True Detective»

(Attention, cet article contient des éléments clés dévoilés dans l'épisode 5)

«Je crois que la conscience humaine est un écart tragique de la nature.»

Dès le premier épisode de la série True Detective, Rust Cohle charme les spectateurs avec ses théories philosophiques glissées dans un murmure rauque. Depuis Mud (Jeff Nichols, 2012), nous sommes entrés dans l’ère de la McConnaissance, un âge d’or où le talent de Matthew McConaughey –l’interprète de Rust Cohle– exulte dans toute sa splendeur.

Mais c’est avec l’excellence scénaristique du créateur Nic Pizzolatto que le héros de True Detective peut se perdre dans les méandres de la folie et nous faire sombrer avec lui. Il aura fallu moins de six semaines à la nouvelle création HBO pour mettre nos cerveaux en surchauffe. Après la diffusion de l’épisode 4, début février, l’acteur Patton Oswalt a presque atteint le point de non-retour en déclarant vouloir jeter ses propres matières fécales sur les voitures de Los Angeles.

The King in Yellow

La démence collective a atteint le pinacle cette semaine grâce à une référence littéraire : The King in Yellow (Le Roi en jaune), un recueil de nouvelles fantastiques signé Robert W. Chambers et publié en 1895. L’œuvre du temps aidant, le livre est tombé dans le domaine public et est désormais disponible en ligne. Nic Pizzolatto, écrivain et scénariste des huit épisodes de True Detective, n’a jamais caché son intérêt pour les nouvelles, et encore moins pour Stephen King et Raymond Chandler. Deux auteurs qui ont en commun d’avoir eux-mêmes fait référence au Roi en jaune dans leurs livres (en 1938 pour Chandler, dans une histoire du même nom ; en 1984 pour Stephen King, dans La Peau sur les os). Pizzolatto ne dément d’ailleurs pas avoir puisé dans l’œuvre de Chambers pour écrire True Detective.

Il serait difficile de le nier.

L’entité recherchée par les deux inspecteurs, Rust Cohle et Marty Hart, est clairement présentée sous le nom de «Yellow King», le roi jaune. Mais les renvois au recueil de Chambers vont plus loin.

La première nouvelle, intitulée Le restaurateur de réputations, raconte l’histoire d’une pièce de théâtre (Le Roi en jaune) qui rend fou tous ceux qui lisent son deuxième et dernier acte. Le narrateur, Hildred Castaigne, en parle ainsi:

C’est ce qui me trouble, le fait de ne pouvoir oublier Carcosa où les astres noirs sont suspendus aux cieux ; où les ombres des pensées des hommes se prolongent dans l’après-midi, quand les soleils jumeaux disparaissent dans le lac de Hali ; et mon esprit ne peut supporter la réminiscence du Masque Livide.

Carcosa est un lieu évoqué dès l’épisode 2 de la série, dans les journaux intimes de la victime Dora Lange, puis rappelé dans l’épisode 4, lors de l’interrogatoire de l’ancien compagnon de cellule de Reggie Ledoux. L’étoile noire est aussi un détail récurrent: tatouage dans l’épisode 2, elle est évoquée par un personnage dans l’épisode 5. Certains spectateurs ont trouvé la référence aux soleils jumeaux et au lac; quant au «Masque Livide», il est montré à la dernière seconde de l’épisode 3, lorsque l’on voit un homme déambulant en vieux slip sale, une machette à la main et un masque à gaz sur le visage.

slip

The King in Yellow a également enfanté une autre légende de la culture populaire: L’Appel de Cthulhu, écrite en 1926 par H.P. Lovecraft et qui a donné lieu, au début des années 80, à un jeu de rôle éponyme. Dans celui-ci, les personnages peuvent perdre des points de santé mentale, notamment s’ils rencontrent le Roi Jaune, avatar d’Hastur qui utilise la pièce de théâtre pour plonger l’humanité dans la folie. Il est présenté ainsi:

Avec ses vêtements en lambeaux jaunes […] et son Masque Livide, on pourrait croire de prime abord que le Roi est un homme… […] Les adorateurs de cet être sont généralement des déments, des artistes et des poètes qui ont perdu la raison après avoir lu une fascinante pièce de théâtre –intitulée Le Roi en Jaunedont la cruelle beauté les a incités à créer des œuvres dépassant l’entendement humain.

Armes: Danse

Perte de santé mentale: Voir cet avatar avec son masque ne fait perdre aucun point de santé mentale; sinon, contempler le Roi en Jaune coûte 1D3/1D10 points de santé mentale

(L’appel de Cthulhu, Sandy Pertersen, éd. Chaosium, p. 118)

Dans l’épisode 5, ce n’est plus seulement Rust Cohle qui apparaît borderline, mais aussi son coéquipier Marty Hart, qui pète un boulon dès qu’il aperçoit Reggie Ledoux –l’homme qu’ils pensent être le tueur, alias le Roi Jaune. A ce moment, l'intéressé n’a plus son masque à gaz sur le visage.

[Note: dans l’épisode 1, il est fait référence à une petite fille qui dit avoir été poursuivie dans les bois par «un monstre en spaghetti et aux oreilles vertes». Ce qui correspond plus ou moins à la description physique de Cthulhu himself.]

«La série n'essaye pas d'être plus intelligente que vous»

Car True Detective a fini par devenir elle-même un jeu de rôle interactif: chacun s’amuse à décrypter les indices par rapport au livre de Chambers («Plusieurs nouvelles de la version de 1895 se passent en France –et Rust Cohle ne dit-il pas à un moment donné qu’il a visité Paris?») et part à la recherche de ce foutu Roi Jaune. Serait-ce une force surnaturelle? Le gourou d’une secte satanique? Ou bien serait-ce en réalité ce détective zinzin de Rust Cohle? 

Et si c’était en fait Marty Hart («hart» signifiant en vieil anglais «cerf», la victime principale étant retrouvée nue et affublée de bois de cerf)? Certains vont jusqu’à penser que tous les indices convergent vers le propriétaire du restaurant vietnamien dans l’épisode 3: au fin fond de la Louisiane, nul doute que les suprématistes blancs que sont les suspects (cf. les tatouages de Ledoux, épisode 5) pourraient parler d’un Vietnamien comme d’un «jaune».

Les théories et spéculations vont bon train, mais un détail semble être un peu trop souvent omis.

Dans une interview récente à The Daily Beast, Nic Pizzolatto, le maître des clés de la série, assure qu’il n’y a pas de coup fourré: «La série n’essaye pas de se montrer plus intelligente que vous. Et si vous faites vraiment attention, si vous regardez le premier épisode et écoutez vraiment, vous y trouverez 85% de ce qui est raconté durant les six premiers épisodes.»

Dans ce premier épisode, The Long Bright Dark, Marty Hart dit à un Rust Cohle stoïque face au corps de la victime: «Il y a un chapitre, dans un de tes livres, sur les conclusions hâtives? Si tu relies une hypothèse à un élément de preuve et que tu élabores ta petite histoire pour la soutenir, tu te tires une balle dans le pied.»

Peut-être une façon pour Nic Pizzolatto de dire aux spectateurs que ni Marty, ni Rust n’est le Roi Jaune, contrairement à ce qu'essayent de nous faire croire les enquêteurs Gilbough et Papania à la fin de l'épisode 5. Mais peut-être que ni Marty, ni Rust n’est le True Detective. Peut-être que le vrai détective, c’est vous.

Elise Costa

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Journaliste
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