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Le cinéma est aussi un festin étoilé

Annabelle Georgen, mis à jour le 22.02.2014 à 15 h 12

Depuis sept ans, le Festival de Berlin propose une section Cinéma culinaire, qui convie les cinéphiles à conjuguer plaisir des yeux et des papilles. On a goûté le menu de l'édition 2014.

Lors du KuKi 2013 (Sandra Weller/Berlinale)

Lors du KuKi 2013 (Sandra Weller/Berlinale)

C'est avec un bouillon de légumes croquants, subtilement citronnés, dans lequel le chef du restaurant berlinois FACIL Michael Kempf a eu la brillante intuition de laisser infuser du thé vert, que les spectateurs étaient invités à entrer dans le film vu ce soir-là. Dans une débauche de plats plus raffinés les uns que les autres, filmés avec gourmandise par le réalisateur nippon Yuzo Asahara, Bushi No Kondate raconte une histoire de samouraïs qui ont troqué le sabre contre le couteau pour rejoindre les cuisines impériales dans le Japon de l'époque Edo.

Dans le grand restaurant éphémère de la Spiegelzelt, une tente Art déco tendue de velours rouge posée à quelques encablures du cœur du Festival de Berlin, qui s'est clos dimanche 16 février, Kempf invitait les cinéphiles à choisir entre couteau et baguettes pour savourer le menu concocté spécialement pour la projection. Un clin d'oeil au dilemme qui se pose au héros du film, guerrier revêche qui a du mal à délaisser son sabre pour succomber aux charmes de la cuisine.

Pendant le dîner, les convives pouvaient garder un œil sur les cuisines et savourer la façon dont Kempf et sa brigade faisaient croustiller la peau de leurs maquereaux d'un bref coup de chalumeau, grâce à un écran de cinéma sur lequel était projeté le dîner en train de se faire.

«C'est assez simple pour moi de me laisser inspirer par un film, de me plonger dans son ambiance. Je le regarde en prenant des notes. Avec mon pâtissier, on a voulu reproduire le feu d'artifice qu'est le film, avec ces milliers d'assiettes et de petits bols, ces grands banquets, sous la forme d'un dessert et de petits fours. Pas simplement dresser une assiette et présenter quelque chose de chic, mais allumer le pétard», expliquait le jeune chef, qui vient de décrocher sa deuxième étoile au Michelin à seulement 36 ans. Résultat: une explosion de gourmandises à base de yuzu, de mandarine et de pâte de haricots, avec pour bouquet final une salve de chocolats fins.

«De l'écran blanc à la nappe blanche»

Le repas préparé par Kempf était l'un des cinq dîners de grands chefs étoilés qui figuraient au menu du Kulinarisches Kino –le «KuKi», comme le surnomment ses intimes– cette année. Toute entière dédiée à cette niche qu'est le cinéma culinaire, cette section du Festival du film de Berlin est devenue au cours des huit dernières éditions une vitrine des grandes tables berlinoises. Le public est au rendez-vous: les 200 couverts de la tente aux miroirs étaient pris d'assaut chaque soir et les tickets (85 euros pour le film suivi du dîner) se sont vendus comme des bretzels.

Il semble d'ailleurs bien loin le temps où Berlin était plongé sous un ciel sans étoiles. Sa géographie culinaire s'est transformée au cours de la dernière décennie, la capitale allemande comptant cette année quatorze restaurants étoilés, dont cinq qui ont décroché une deuxième étoile (Fischers Fritz, Reinstoff, Tim Raue, Lorenz Adlon Esszimmer, FACIL).

C'est donc la plupart du temps derrière les pianos berlinois que le directeur de la section Cinéma culinaire, Thomas Struck, va faire son marché. Cinéaste et amateur de bonne chère, il compose ses menus en cherchant pour chaque film le chef qui lui siéra le mieux, toujours avec le but d'offrir à ses convives une expérience culino-cinématographique sur mesure:

«On sort du cinéma avec une émotion qu'on retrouve d'une certaine façon dans l'assiette. De l'écran blanc à la nappe blanche, du vertical à l'horizontal.»

Invités de marque cette année: les célèbres frères catalans Roca, de l'établissement triplement étoilé El Celler de Can Roca, élu l'an dernier «meilleur restaurant du monde» par Restaurant Magazine. Le trio était venu cuisiner sur place et présenter le documentaire El Somni, compte-rendu de l'expérience synesthésique à laquelle il s'est livré l'an dernier en concoctant un opéra gastronomique en douze actes, où le plaisir du palais était sublimé par les quatre autres sens, avec musique composée pour l'occasion, projections en 3D –d'une esthétique malheureusement kitschissime– et mise en scène de chaque plat.

Dimension militante

«Quand vous allez acheter des myrtilles fraîches ou une pomme, vous êtes face à une décision morale. Où ont-elles poussé? Qui les a cueillies? Dans quelles conditions?», lançait de son côté Michael Naumann, ancien ministre de la Culture allemand et cofondateur de l'antenne allemande de Human Rights Watch, lors d'un tea time sur les travailleurs immigrés exploités dans les vergers californiens.

Le KuKi ne saurait en effet être réduit à une coterie de gourmets. Thomas Struck et Dieter Kosslick, directeur de la Berlinale, eux-mêmes militants slow food, s'attachent depuis ses débuts à donner une dimension militante à l'évènement, que ce soit en montrant des films qui dénoncent les pratiques de l'industrie agroalimentaire ou en organisant des débats sur les thématiques du manger local et du développement durable, comme l'explique Struck:

«Nous voulons redonner toute sa dimension culturelle à la nourriture. C'est quelque chose qui n'est plus évident dans des pays comme l'Allemagne, l'Angleterre ou les États-Unis, où la nourriture est vue seulement comme un carburant, où elle doit être produite de façon bon marché et industrielle, en causant ainsi de grands dégâts écologiques.»

Le grand écart entre ces agapes et cette conscience écolo affûtée prend parfois des allures de défi, comme lorsqu'il y a quelques années, le chef berlinois Tim Raue avait été invité à concevoir un banquet donné à l'issue de la projection du documentaire Food, Inc. Que servir à des convives écoeurés par les insoutenables images d'animaux torturés dans les élevages en batterie qu'ils venaient d'endurer pendant une heure et demi? Certainement pas de la viande. Ce soir-là, le repas était exclusivement végétarien.

«On voulait rester rustiques, simples»

Pour la première fois, le Cinéma culinaire s'était délocalisé cette année à la faveur de la projection d'un documentaire sur les pêcheurs d'une petite ville de Toscane, I Cavallieri Della Laguna, suivi d'un repas inspiré du film dans la Markthalle IX, un des très rares marchés couverts XIXe siècle de Berlin à avoir été épargné par les bombardements, tout en poutres métalliques fuselées surplombées par une élégante toiture de bois. En plus d'un marché fermier, le lieu accueille depuis un an et demi un marché street-food hebdomadaire qui est devenu une véritable attraction culinaire. L'objectif affiché par le KuKi était de se démocratiser, de «rendre la bonne chère accessible au plus grand nombre».

En cuisine, Anna Lai, une Italienne de 34 ans qui vend à bord de son truck pittoresque garé dans la Markthalle 9 des burgers aux côtes de bœuf gratinées au fromage de montagne. On a pu savourer en entrée du poisson fumé tout droit sorti du film, commandé à la coopérative de pêcheurs que l'on voit à l'écran et arrivé à Berlin le matin même.

Tout le reste du menu a par contre été composé avec les produits vendus habituellement ici: «On voulait rester rustiques, simples, prendre les produits en tant que protagonistes et ne pas trop les retravailler, concevoir une petite histoire qui vient de la Markthalle IX dans un esprit italien», expliquait Anna Lai, comme si elle revendiquait une sorte de street credibility face aux chefs étoilés coupés du reste du monde derrière leurs luxueux fourneaux.

On attend La Grande Bouffe

Pionnière dans ce domaine encore peu défriché du cinéma culinaire, la Berlinale a inspiré plusieurs festivals cinématographiques ces dernières années, à l'instar du Festival du film de San Sebastian, en Espagne, et du Transatlantyk à Poznan, en Pologne, qui ont tous deux signé un partenariat avec le KuKi. Pour autant, le Festival de Cannes ne lui a pas encore emboîté le pas. Étonnant au pays de la bonne chère, que les Allemands saluent d'une célèbre expression populaire pleine d'envie: «Vivre comme Dieu en France».

En attendant que les choses bougent de ce côté-là, on a autre chose à attendre: ayant appris que la section projette aussi des vieux films, on ne rêve désormais que d'une projection de La Grande Bouffe assortie d'un festin gargantuesque. «Nous y pensons déjà», glisse Thomas Struck dans un sourire. Et nous, nous salivons.

Annabelle Georgen

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