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Après le binge-watching, le binge-reading?

Pile of Books, Raoul Luoar License CC via Flickr

Pile of Books, Raoul Luoar License CC via Flickr

Si, comme moi, vous êtes fan de House of Cards, vous avez sans doute regardé les treize épisodes de la deuxième saison d’un coup. (Ou plutôt vous en avez regardé 12 ¾, vous endormant dimanche soir au milieu du 13e, parce que vous étiez à ce stade un fan fatigué.)

Mais si vous êtes fan de sagas littéraires, vous êtes habitué à attendre souvent un an entre les différents épisodes de l’histoire. C’était le rythme qu’avait déjà Dumas au XIXe siècle: en 1845 paraît Les Trois Mousquetaires; 1846, Vingt ans après; 1947, Le Vicomte de Bragelonne. C'est presque celui que les auteurs ont gardé ce siècle-ci. J.K. Rowling publie le premier tome de Harry Potter (Harry Potter à l’école des sorciers) en 1997. Les suites s’étalent jusqu’en 2007, avec un an d’écart entre les premiers tomes, deux à trois ans à partir du quatrième.

C’est, somme toute, le temps incompressible qu’il faut pour écrire un roman, envoyer les épreuves et le voir publier: une douzaine de mois. Ni Amélie Nothomb ni Harlan Coben ne font beaucoup mieux.

Netflixisation de l’édition

Mais de la même manière que la plateforme de vidéo Netflix a révolutionné la façon de produire et de regarder les séries, en arrêtant de d’abord tester des pilotes, pour savoir s’il fallait ensuite en faire de vraies séries complètes, les éditeurs s’interrogent sur l’opportunité de ne pas attendre la sortie d’un livre et sa transformation en best-seller pour lancer le deuxième tome.

C’est ainsi, rapporte le New York Times, qu’Annihilation premier tome d’une trilogie de Jeff VanderMeer, auteur américain de fantasy, sorti en février, sera suivi de près par le deuxième tome, Authority, prévu pour mai. Le troisième, Acceptance doit arriver en septembre.

En France, même fonctionnement. Le premier tome de la nouvelle trilogie de Katherine Pancol (grande pourvoyeuse de best-sellers), Muchachas, est disponible depuis le 12 février; les deux épisodes suivants sortiront en avril et en juin. C'est la première fois qu'un tel rythme de publication intervient chez Albin Michel, précise la maison.

Le quotidien américain analyse:

«La pratique qui consiste à espacer les livres d’un auteur d’au moins un an s’estompe peu à peu au fur et à mesure que les éditeurs répondent à la même impulsion, exigeant une réponse immédiate au suspense de l’intrigue, qui dicte le binge-watching sur des séries comme House of Cards

Concernant la littérature, cette précipitation, qui a toujours existé (prenez n’importe quel roman feuilleton du XIXe siècle, les cinq tomes des Misérables, ou même plus récemment Le Seigneur des Anneaux, en 1954-1955) est accentuée par l’accélération du rythme de vie et de consommation, l'impatience du monde.

Mais aussi par les choix éditoriaux de ces dernières années. Depuis le succès de Harry Potter, tous les éditeurs recherchent éperdument les livres qui pourront créer le même engouement, et le trouvent parfois plus ou moins, dans la littérature de genre: Twilight, Hunger Games, Fifty Shades, Millenium...

Les éditeurs suscitent donc eux-mêmes cette impatience via des sagas appelant des suites, et doivent désormais y répondre.

Temps d’écriture

Mais à l’inverse des séries, l’écriture de romans, telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui, c’est-à-dire par une seule personne, est incompressible. Si une série comme House of Cards est créée par Beau Willimon, réalisée en partie par David Fincher, en partie par d’autres, écrite par plusieurs (et basée sur un scénario déjà existant), cela permet de créer plusieurs épisodes en parallèle. Et de sortir 13 épisodes d’un coup, concernant la deuxième saison.

Mais pour les livres? Outre que le temps de lecture est plus long qu'un visionnage, et donc le bouche-à-oreille forcément plus lent (le temps devient une force pour la commercialisation de l’œuvre), il faudrait demander à un auteur d’écrire plus vite. Pas évident.

Ou bien il faudrait publier tous les livres une fois le dernier écrit. C'est en fait ce qui s'est passé pour la trilogie Muchachas de Pancol. C'était au départ un même livre de plus de mille pages qui a été découpé en trois épisodes, précise la maison Albin Michel. Le risque, dans cette situation, c'est que la saga arrive trop tard, ne s’inscrive plus dans l’air du temps, qu’un éventuel best-seller ne colle plus à l’époque. Harry Potter aurait-il eu le même succès s’il n’avait été publié qu’en 2007?

La dernière solution est de former des pools d’écrivains. D’écrire les livres comme des séries. Ça ne marchera évidemment pas pour aboutir à de grandes œuvres de littérature. Vous ne remplacerez pas Jonathan Franzen par un atelier d’auteurs. Mais cela peut parfaitement fonctionner pour de grandes sagas à la Harry Potter. J.K. Rowling se transformerait en book runner comme on a des show runner. Et ne prenez pas un air outré: vous savez bien que Dumas n’écrivait pas si vite avec ses deux seules mains. Vous savez bien aussi que Harry Potter, ce n'est pas Freedom.

L’éveil d’un système pareil aurait un mérite: multiplier les sagas. Qui font venir les gens en librairies, les mettent en contact avec d’autres livres. Et cela montrerait que l’on est capable de bouleversements dans l’édition, prouvant que c’est une industrie qui se renouvelle. Qui va bien.

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