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«The Grand Budapest Hotel»: Wes Anderson, le début de l'Histoire

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 21.02.2014 à 23 h 13

Pour la première fois dans l'oeuvre du cinéaste texan, l'Histoire fait son apparition à petites touches. Moins pour raconter l'avènement d'un monde nouveau que la fin d'un ancien.

Edward Norton dans «The Grand Budapest Hotel»

Edward Norton dans «The Grand Budapest Hotel»

Grand prix du jury au dernier Festival de Berlin, The Grand Budapest Hotel est un film qui fait date. Pas parce qu'il modifiera en profondeur le regard du public sur le cinéma de Wes Anderson mais parce qu'il en contient beaucoup, de dates: 1985, 1968, 1932, enchâssées comme des poupées russes au début du film en une succession de flash-backs. Et avec ces dates, l'Histoire fait, à petites touches, irruption dans l'oeuvre du cinéaste texan, qui en était jusqu'ici préservée.

Des tanks s'assemblent le long d'un train. Des policiers se livrent à des contrôles d'identité brutaux. Une milice investit un hôtel et l'orne de ses oriflammes.

Des fascistes convoitent Le Garçon à la pomme, une oeuvre d'art hors de prix (épisode qui rejoint, incidemment, le sujet de Monuments Men, également présenté cette année au Festival de Berlin). Et un nouveau monde point à l'horizon, symbolisé par le jeune garcon d'étage Zero Moustafa (incarné par Tony Revolori puis F. Murray Abraham), réfugié depuis un pays moyen-oriental à cause d'une guerre baptisé «le soulèvement du désert».

Il ne faut pas voir dans cette succession d'évènements un grand souci de cohérence historique. «Nous avons procédé à un mélange de guerres dans un pays inventé», a déclaré Wes Anderson à Variety, expliquant ne pas avoir visé un traitement «réaliste» de cette époque.

Deux guerres et plusieurs pays

Le cinéaste dit notamment s'être appuyé sur une théorie développée par Dean Acheson, le secrétaire d'Etat de Harry Truman, selon laquelle les guerres de 14-18 et 39-45 constituaient une seule guerre d'agression allemande en deux temps (c'était aussi l'analyse de De Gaulle, sous le nom de «Guerre de Trente ans»).

Le film est aussi inspiré des écrits de Stefan Zweig, qui a vécu la défaite de l'Autriche en 1918 puis l'arrivée au pouvoir d'Hitler avant de s'exiler et de suicider au Brésil en 1942 –une de ses premières scènes, où une jeune femme contemple la statue d'un écrivain, a été inspirée à Anderson par sa rencontre avec le buste de Zweig au Jardin du Luxembourg.

Comme la théorie d'Acheson, comme la vie de Zweig, le film relie donc deux guerres, traverse de nombreux pays.

Zubrowka, le nom de la contrée imaginaire imaginé par Anderson, fait bien sûr penser à la Pologne, démembrée avant 1918, martyre en 1939. Fine moustache et pelisse noire, le méchant interprété par Adrien Brody évoque lui un personnage de roman russe. Quant aux autres bad guys du film, sinistres miliciens aux drapeaux «ZZ» et tueur brutal en veste de cuir noire (Willem Dafoe), ils font bien sûr penser aux SS ou à la Gestapo –d'autant que le film se déroule chronologiquement six mois avant l'arrivée d'Hitler au pouvoir en Allemagne.

Mais, Budapest oblige, c'est surtout à l'Autriche-Hongrie que l'on pense quand surgit sur l'écran une pâtisserie du nom de Mendl ou un journal baptisé le Transalpine Yodel. Ou encore quand on lit, dans un article ce même quotidien qu'un des sites promotionnels du film nous permet de compulser:

«Le développement d'une Europe centrale hautement éclairée, dépeinte dans tout le rayonnement de son opulence artistique, s'élevant grâce aux plus grandes musique, architecture, littérature, poésie ou avancées scientifiques produites dans l'histoire de l'humanité, nous a entraîné directement sur la pente de l'autodestruction et du mal le plus sombre.»

Une description assez fidèle de cette Vienne où, pouvait-on lire dans la préface française à L'Homme sans qualités de Robert Musil, une des grandes oeuvres de la littérature autrichienne, s'opéra entre 1880 et 1910 une «révolution dans les théories sociales et politiques, révolution dans la linguistique, les mathématiques et la logique, la philosophie et les arts, la musique et la littérature… Nulle part au monde et à aucune époque, on ne fut plus intelligent». Mais cela n'empêcha pas la guerre.

Hasard ou travail inconscient de la mémoire

Anderson a en fait semé, dans tout son film, des noms ou références dont chacun décidera s'ils sont volontaires, fruits d'un total hasard ou d'un travail inconscient de mémoire. Est-ce fortuit, relève Variety, si Zero Moustafa porte un nom ressemblant à celui de Zero Mostel, acteur américain issu d'une famille juive d'Europe centrale, placé sur la liste noire sous le mccarthysme? Ou si le nom du milicien interprété par Edward Norton, Henckels, fait vaguement penser à celui du dictateur de Chaplin, Hynkel?

Chaplin, qui est bien sûr une influence discrète du film (Zubrowka est la Tomainia d'Anderson), de même que le Lubitsch de To Be or Not to Be. Dans sa critique du film, le Hollywood Reporter cite d'ailleurs une phrase éclairante du grand critique américain Andrew Sarris a propos de l'auteur de The Shop Around The Corner:

«Pour lui, dire qu'Hitler avait des mauvaises manières était suffisant, car aucun mal n'était alors inconcevable.»

Des mauvaises manières comme celles dont font preuve les méchants du Grand Budapest Hotel, qui n'est pas un film politique (un critique qualifie d'ailleurs Anderson d'«agressivement apolitique») mais le testament poétique d'une époque. Cinéaste aristocratique, le Texan ne s'intéresse pas aux causes de la montée d'une nouvelle civilisation (barbare) mais à l'écroulement impromptu de l'ancienne, qui avait oublié dans ses fastes les signes avant-coureurs de sa disparition –l'écrivain viennois Hermann Broch avait inventé, pour décrire l'Autriche de l'avant-Première Guerre, le qualificatif de «joyeuse apocalypse».

Le réveil du «dormeur éveillé»

Cet écroulement élégant est, comme toujours chez Anderson, celui des géniteurs: ici le héros Gustave H. (Ralph Fiennes) en père adoptif de Zero Moustafa, successeur de Royal Tenenbaum ou du Zissou de La Vie aquatique. Mais qui ne doit pas affronter la fragilité de sa cellule familiale mais, pour la première fois de manière aussi globale chez Anderson, celle de son monde tout entier.

Dans un des plans les plus symboliques du film, on remet à Fiennes un journal qu'il scanne du regard, évitant le principal titre («Va-t-il y avoir la guerre?») pour se concentrer, en bas de page, sur la mort d'une de ses plus chères clientes (et amantes).

Dans sa façon de raconter ainsi comment la guerre et le chaos font irruption sur les hauteurs d'un lieu luxueux, préservé dans sa neige immaculée, The Grand Budapest Hotel fait parfois penser à La Montagne magique, roman que Thomas Mann concluait sur l'irruption de la Grande Guerre chez les riches clients du sanatorium Berghof:

«Retentit alors [...] un coup de tonnerre historique [...], le coup de tonnerre qui fait sauter la montagne magique et qui met brutalement à la porte notre dormeur éveillé. Ahuri, il est assis sur l'herbe et se frotte les yeux comme un homme qui, en dépit de maintes admonestations, a négligé de lire les journaux.»

Ou, pour le dire dans les mots de Zero Mostel:

«Son monde s'était évanoui longtemps avant qu'il n'y entre, mais il en avait entretenu l'illusion pendant un petit moment.»

Jean-Marie Pottier

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (944 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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