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«Nous ne sommes pas cools»: le Lester Bangs de «Presque célèbre», un des plus grands rôles de Philip Seymour Hoffman

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 03.02.2014 à 9 h 28

Philip Seymour Hoffman dans «Presque célèbre» de Cameron Crowe.

Philip Seymour Hoffman dans «Presque célèbre» de Cameron Crowe.

Comme tout le monde, j'avais admiré (même si le film est moyen) Philip Seymour Hoffman, disparu ce dimanche 2 février à l'âge de 46 ans, dans Capote, qui lui avait valu l'Oscar du meilleur acteur en 2006. Comme tout le monde, il m'avait fait rire en Brandt, le factotum servile et coincé du milliardaire Lebowski dans The Big Lebowski des frères Coen. Comme tout le monde, il m'avait impressionné en gourou dans The Master de Paul Thomas Anderson, l'an dernier.

Mais pour un fan de rock, un de ses rôles avait évidemment un goût particulier: celui de Lester Bangs dans Presque célèbre de Cameron Crowe.

Critique culte de Creem et Rolling Stone, connu pour ses interviews-pugilats avec Lou Reed et ses critiques délirantes (Metal Machine Music, du même Lou Reed), Bangs fait office dans le film de mentor du jeune William, un adolescent qui s'embarque en tournée avec un groupe de rock, comme Crowe le fit lui-même avec le Allman Brothers Band.

Avec sa moustache épaisse et son léger embonpoint, comme son modèle, Hoffman y lâche quelques phrases définitives sur un rock devenu obèse, une «industrie du cool» portant au pinacle Jim Morrison, «un bouffon ivre se faisant passer pour un poète»:

«Ils [les musiciens] te font te sentir cool. Hé, je t'ai rencontré. Tu n'es pas cool. Nous ne sommes pas cools. Notre relation aux femmes sera toujours problématique et la plupart des grandes oeuvres d'art portent sur ce problème-là.

Les gens beaux n'ont pas de volonté. Leur art ne dure pas. Ils ont les filles, mais nous sommes plus intelligents. Le vrai art porte sur le conflit et la douleur et la culpabilité et le désir et l'amour déguisé en sexe, et le sexe déguisé en amour...

Je suis toujours chez moi. Je ne suis pas cool. Dans ce monde en faillite, la seule monnaie valable, c'est ce que tu peux partager avec quelqu'un qui comme toi, n'est pas cool.»

«Tu ne PEUX PAS devenir ami avec des rock stars. Si tu es journaliste musical, tu ne seras jamais beaucoup payé, mais les labels te fileront des disques gratuits. Ils te paieront des coups, tu rencontreras des filles, ils te feront voyager à l'oeil, ils t'offriront des drogues... Je sais, ça paraît super. Mais ce ne sont pas tes amis. Ce sont des gens qui veulent que tu écrives des articles édifiants sur le génie des rock stars, et ils ruineront le rock et tueront tout ce que nous aimons en lui.»

Adepte, notamment, des tranquilisants, Bangs est mort le 30 avril 1982, à 33 ans, d'une overdose de médicaments —épisode qui trouve bien sûr un triste écho dans les circonstances de la mort de Hoffman qui, selon les enquêteurs, aurait été retrouvé dans son appartement une seringue dans le bras et une enveloppe contenant de l'héroïne près de lui. Dix ans avant sa propre mort, Bangs avait écrit de celle de Janis Joplin:

«Le plus perturbant, ce n'est pas que ce genre de mort prématurée soit devenue un fait banal, mais que nous l'ayons accepté si rapidement.»

Jean-Marie Pottier

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (944 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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