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La troisième saison de «Homeland» est (littéralement) malade

Alexandre Hervaud, mis à jour le 30.01.2014 à 12 h 17

La saison 3 de la série Showtime, qui débarque cette semaine sur Canal+, est aussi bipolaire que son héroïne. Et tout comme elle, suscite alternativement la haine et l'amour.

Mandy Patinkin et Claire Danes (DR)

Mandy Patinkin et Claire Danes (DR)

Affilié à l'Université de Toronto, le Centre de toxicomanie et de santé mentale (CAMH) se décrit comme «le plus grand établissement de santé mentale et de toxicomanie au Canada». Sur son site officiel, voilà comment il qualifie le trouble bipolaire, également connu sous l'appellation «psychose maniaco-dépressive»: «état pathologique grave qui cause des sautes d'humeur extrêmes [ayant] une incidence sur le mode de pensée, le comportement ou le fonctionnement de la personne atteinte de ce trouble». Et le CAMH de préciser les trois étapes de cette maladie, qu'on recopie ici telles quelles:

  • euphorie ou d'agitation, appelée «manie»

  • un état de dépression

  • un état de bien-être, pendant lequel beaucoup de personnes atteintes de ce trouble se sentent normales et fonctionnent bien.

Carrie Matheson, le personnage principal de la série Homeland, incarné par Claire Danes, est bipolaire. Cette agente brillante mais plutôt zinzin de la CIA —elle couche passionnément avec l'ex-prisonnier de guerre Nicholas Brody tout en le soupçonnant d'être terroriste, normal— passe bel et bien par les trois étapes citées précédemment. Et elle n'est pas la seule: au cours de la troisième saison, dont la diffusion commence ce jeudi 30 janvier sur Canal+, les spectateurs réguliers —autrement dit ceux qui n'auront pas lâché l'affaire au bout des premiers épisodes— traversent également ces phases. Le diagnostic est indiscutable: Homeland est une série malade, et carrément contagieuse.

Alors qu'on pensait la série condamnée à la moitié de cette saison de douze épisodes, diffusée aux États-Unis en fin d'année dernière, une improbable guérison s'est pourtant déroulée sous nos yeux, rendue possible par un traitement de choc: l'amputation d'un membre important. Promis, on arrête dès maintenant les métaphores médicales à deux balles et on rentre dans le vif du sujet, spoilers à l'appui.

Petit rappel des faits : à la fin de Homeland saison 2, le siège de la CIA est détruit par un attentat meurtrier —même le directeur y passe— rapidement attribué (à tort) à Brody, qui prend la fuite après une émouvante séquence d'adieux avec Carrie. Cette-dernière rentre au bercail et retrouve son mentor Saul Berenson, promu par la force des choses patron de la CIA.

La traque des véritables responsables de l'attentat sera l'un des principaux enjeux d'une saison 3 extraordinairement inégale, dont voici un aperçu sous la forme d'une longue bande-annonce illustrée par le morceau To Build a Home de The Cinematic Orchestra.

Phase 1: l'euphorie

Bien que décevante, la saison 2 avait le mérite, comme on vient de le rappeler, de s'achever sur une redistribution des cartes intéressante. L'éloignement géographique annoncé entre Brody et Carrie était certes risqué mais nous assurait au moins la disparition des allers-retours sentimentaux particulièrement pénibles entre les deux personnages.

À ce titre, la saison 3 débute par un parti pris radical en ne montrant pas Brody une seule seconde pendant les deux premiers épisodes. Ajoutez à cela une chasse à l'homme planétaire pour retrouver les commanditaires de l'attentat du QG de la CIA et l'arrivée d'un antagoniste politique (le sénateur Lockhart, incarné par l'excellent acteur et dramaturge Tracy Letts, scénariste des films Bug, Killer Joe et Un été à Osage County, tirés de ses pièces) et vous comprendrez l'état initial d'euphorie. Qui hélas ne dure pas.

Phase 2: dépression

Très rapidement, cette troisième saison accumule d'embarrassantes faiblesses qui expliquent sans doute la chute d'audience continue, outre-Atlantique, entre les premier et quatrième épisodes. Le premier point noir, pas vraiment une nouveauté hélas, reste l'insupportable personnage de Dana Brody, incarnée par Morgan Saylor, l'adolescente renfrognée qui occupe une (bien trop) importante partie des premiers épisodes.

Son arc a été développé via l'ajout d'un personnage superflu de petit copain instable joué par Sam Underwood, décidément abonné aux «seconds rôles mal foutus pour série Showtime» puisqu'il jouait le protégé de Dexter dans la dernière atroce saison de la série homonyme. 

Entre l'horripilante Dana et la palette d'expressions faciales toujours aussi large de Claire Danes, c'est peu dire que la parodie du Saturday Night Live pourtant tournée fin 2012 était toujours d'actualité cette saison.

Le personnage de Dana n'intervient (heureusement) que dans la première moitié d'une saison qui a surtout déçu par le «coup» des scénaristes qui fit couler beaucoup d'encre (enfin, de clics) dans la presse américaine. La fin du quatrième épisode révèle ainsi que le calvaire hospitalier de Carrie, internée de force après avoir été lâchée par la CIA, n'était qu'un leurre afin d'attirer des contacts iraniens capables de l'embaucher comme informatrice.

Dans l'absolu, rien de mal à jouer la carte du faux-semblant, au contraire. Mais Homeland s'y est pris de la manière la plus trompeuse et manipulatrice qui soit. Le critique du Hollywood Reporter Tim Goodman, après avoir évoqué les incohérences narratives d'un tel choix, écrivait ainsi

«On ne peut utiliser la caméra pour à la fois tromper et mentir de manière éhontée au spectateur. Ce n'est pas un retournement de situation ou même une ruse. C'est de la triche. De l'écriture bâclée.»

Des mots durs mais justifiés et partagés par la plupart des autres critiques, qui résument bien la réaction globale face à ce retournement foireux: l'impression d'avoir été berné —et pas dans le bon sens du terme— pendant quatre épisodes, soit tout de même un tiers de la saison.

On pourrait citer d'autres ratés, mais arrêtons de râler deux minutes et attardons nous sur les éléments de la funeste résurrection (oui, l'oxymore est de rigueur) de cette saison 3 avec l'ultime phase de cette série malade.

Phase 3: bien-être

La saison 3 repart sur des rails plus satisfaisants avec le retour aux affaires de Brody à la fin de l'épisode 8. Dans les quatre épisodes qui suivent, l'Anglais Damian Lewis livre une interprétation forte d'un Brody suicidaire accro à l'héroïne, passant par une phase de sevrage qui rappelle les meilleurs moments de French Connection 2.

Le passage à l'action, avec un dixième épisode évoquant par instants le Zero Dark Thirty de Kathryn Bigelow, éloigne encore plus la série des tréfonds ramollis dans lesquels elle stagnait depuis trop longtemps, permettant d'émettre une hypothèse un brin risquée: et si Homeland était plus à l'aise dans ses moments macho/bad-ass que dans ses scènes pseudo-intimistes?

Est-ce parce que, parmi les dix scénaristes crédités pour cette saison 3, on ne trouve que trois femmes? Un homme est parfaitement capable d'écrire correctement des personnages féminins, mais cette non-parité semble jouer un rôle dans l’équilibre du résultat.

Ou est-ce parce que l’absence de l'ex-productrice Meredith Stiehm parmi le pool de scénaristes se fait sentir sur le season finale? Stiehm avait quitté la salle d'écriture de Homeland dès la fin de la saison 2 pour se consacrer à The Bridge, remake de la série suédo-danoise Bron. Quelques semaines avant la fin de la saison 3, on apprenait son retour au bercail pour la saison 4. Une bonne nouvelle à en juger par ses états de service, notamment sur ce traumatisant ultime épisode de la saison.

La série s'achève en effet [attention, ça va vraiment spoiler dur, là] sur un choix audacieux: la mort de Brody, pendu en place publique à Téhéran. Jusqu'au bout, on craignait qu'un atroce twist, un affreux deus ex-machina, vienne épargner le personnage. Il n'en fut rien, et ce trépas couillu (et inattendu, contrairement à celui qui marquait la fin de la première saison de Game of Thrones), propulse Homeland vers une direction inconnue, donc excitante. Combien de mois, voire d'années, sépareront les saisons 3 et 4? Dans quel cadre évoluera désormais Carrie, promue chef de poste à Istanbul?

Le président de la chaîne Showtime laissait récemment entrevoir l'évolution de la série, désormais centrée sur Carrie: «C'est un show sur une agente de terrain, or on ne l'a pas vraiment vue sur le terrain.» C'est une dynamique totalement différente (et à jamais privée des émois ados de Dana Brody, youpi) qui va désormais animer Homeland après une évolution principalement frustrante, mais in fine carrément enthousiasmante. La quatrième saison est (très) attendue pour la fin 2014.

Alexandre Hervaud

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