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Arrêtez de dire «ASAP»: ça manque d’«urbanité», nous dit l’Académie Française

Laurent Pointecouteau, mis à jour le 22.01.2014 à 13 h 13

Cessez d'employer cette «langue qui cache son caractère méprisant et comminatoire sous les oripeaux d’une modernité de pacotille»

L'Institut de France, où siège l'Académie française, quai de Conti à Paris Renaud Camus via Flickr CC Licence by

L'Institut de France, où siège l'Académie française, quai de Conti à Paris Renaud Camus via Flickr CC Licence by

Vous avez peut-être déjà entendu (ou employé) l’anglicisme «ASAP», acronyme d’«As Soon As Possible» («dès que possible») qui accompagne d’ordinaire les requêtes urgentes en milieu professionnel. Pourtant, vous ne devriez pas l’utiliser. Et pas seulement parce que c’est de l’anglais:

 «Cette abréviation, qui est loin d’être transparente, semble cumuler la plupart des vices d’une langue qui cache son caractère méprisant et comminatoire sous les oripeaux d’une modernité de pacotille. L’emploi de formes françaises développées serait plus pertinent et n’aurait pas ce désagréable caractère d’injonction.»

C’est ce qu’explique l’Académie Française dans une notice publiée le 6 janvier sur son blog bloc-notes Dire, Ne pas dire. Qui ajoute qu’en remplaçant «ASAP» par un «dès que vous le pourrez» plus français, «le caractère d’urgence d’une requête pourrait être marqué avec plus d’urbanité».

L’Académie a beau publier de telles recommandations depuis 2011, le ton dédaigneux de celle-ci n’a pas échappé au Guardian, qui a relayé la «condamnation infâmante», mais qui a également, dans un éditorial distinct, salué (ironiquement?) «la détermination, digne des Canuts, des auto-proclamés immortels de l’Académie à affronter la marée de l’évolution», «tandis que chaque année, les compilateurs de l’Oxford English Dictionary capitulent, et célèbrent même, l’arrivée sur nos terres de monstruosités comme "selfie", "binge-watch" et "twerk"».

De son côté, Geekosystem semble découvrir que «la police de la langue française existe» et ironise sur son utilité:

«Stopper l’évolution du langage semble franchement futile, mais je me réjouis que de vieux messieurs blancs (pour la plupart) aient encore une tribune pour nous dire à quel point c’était mieux avant tous ces “ASAPs” et “sports” [sic – l’article voulait peut-être citer “score”, NDLR]

En réalité, la «police de la langue française» ne se résume pas à la seule Académie (effectivement fondée à ce dessein en 1635): on peut y adjoindre la Commission générale de terminologie et de néologie, dont Titiou Lecoq vous relayait la «bien noble tâche» sur Slate.fr en 2010, et dont l’Académie française est membre de droit; ainsi que l’Office québécois de la langue française, à qui l’on doit notamment les fameuses traductions en «-el» comme «courriel», «pourriel», «partagiciel»

Les rappels à l’ordre terminologiques sont loin d’être une nouveauté: nous vous avions relayé la traduction d’«hashtag» en «mot-dièse» l’an dernier, et plus récemment, la Commission a même proposé de remplacer «sexto» par «textopornographie».

Mais cette fois, c’est le ton employé par la notice, taxant l’anglais de «méprisant et comminatoire», qui est déroutant. Nous n’avons rien trouvé de tel sur les autres billets de la catégorie «Néologismes et anglicismes». Sur Slate.fr, Claire Levenson constatait en 2011 qu’«en matière d'outrance langagière, les résistants linguistiques produisent un palmarès tout aussi impressionnant»:

«Lorsqu'un défenseur du français voit dans sa ville quelques affiches avec les mots “City” ou “Market”, il parle d’“anglophonisation totalitaire et systématique des enseignes commerciales”. Les Français qui communiquent en anglais au travail sont des “zombies décérébrés pour sociétés transnationales”. Et utiliser des concepts anglais comme “Care” fait de Martine Aubry une “carpette anglaise”, qui fait preuve d'une “veule soumission aux diktats des puissances financières mondialisées”. (...) Bienvenue dans l'univers paranoïaque de l'extrémisme linguistique à la française!»

Et d’ailleurs, comme l’expliquait l’académicien Patrick Vannier à Slate.fr en mars 2013, «il est excessif de parler d’une invasion de la langue française par les mots anglais. Les emprunts à l’anglais sont un phénomène ancien.». L’article en question listait déjà «ASAP» parmi les anglicismes qui semblent «plus difficiles à rendre en français».

Laurent Pointecouteau
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