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Laissez Lena Dunham tranquille

Charlotte Pudlowski, mis à jour le 21.01.2014 à 16 h 03

Et laissez les gens être féministes comme ils l’entendent.

Lena Dunham à Beverly Hills, le 12 janvier 2014. REUTERS/Mario Anzuoni

Lena Dunham à Beverly Hills, le 12 janvier 2014. REUTERS/Mario Anzuoni

Samedi soir. Quelqu’un lance la conversation sur Lena Dunham. Sur les photos d’elle retouchées parues dans Vogue; sur le mécontentement global qui a suivi (comment une féministe peut-elle poser pour Vogue? Et accepter d’être retouchée?); et sur sa réaction à ce mécontentement, qu’elle avait exprimée vendredi à Paris, en promotion.

En substance, beaucoup disaient ce que Slate.com avait dit le jour-même: ses réponses («J'ai l'impression d'avoir eu beaucoup de chance, que les éditeurs ont compris ma personnalité, ma créativité et qui je suis. Je ne vois pas en quoi mettre une femme –photoshoppée ou pas–, une femme qui ne ressemble pas à celles de d’habitude en couverture, peut être une mauvaise chose» et «Vogue n’est pas le magazine que vous ouvrez quand vous êtes à la recherche de femmes réalistes») étaient au mieux peu convaincantes. Au pire hypocrites. Un double discours insupportable.

Je ne trouve pas. Les retouches photo étaient sans doute en contradiction avec ses idées, mais pas la parution dans Vogue. Et rien de tout ça n'est insupportable. 

Oubliez les photos, lisez l’article

Je trouve pertinente la réponse de Lena Dunham quand elle dit:

«Je ne vois pas en quoi mettre une femme –photoshoppée ou pas–, une femme qui ne ressemble pas à celles de d’habitude en couverture, peut être une mauvaise chose.»

Les idées de Lena Dunham auraient-elles été moins altérées avec quelques bourrelets de plus? Elle aurait essuyé moins de reproches. Mais surtout, les détracteurs oublient l’article. Le magazine de mode le plus célèbre du monde montre le travail d’une jeune femme brillante, parle d’elle non pas pour ses formes mais pour son intelligence, ses projets, son audace. L'article est un très bon article, pas une interview shampoing-mascara.

Combien de couvertures de Vogue, depuis la naissance du magazine en 1892, ont mis en avant des femmes pour leurs idées? Pour médiatiser, comme Nathan Heller décrit Lena Dunham dans Vogue, «la plus grande bosseuse de la génération Y de tout le show business»?

La culture du compromis

On peut changer les choses depuis l'intérieur du système. Ce qui se joue là, c’est la culture du radicalisme face à la culture du compromis.

En 1991, le philosophe Paul Ricoeur donnait un entretien au cours duquel il lui fut demandé: «En quoi le compromis se distingue-t-il de la compromission?» Il répondit:

«Le compromis, loin d'être une idée faible, est une idée au contraire extrêmement forte. Il y a méfiance à l'égard du compromis, parce qu'on le confond trop souvent avec la compromission. La compromission est un mélange vicieux des plans et des principes de références. II n'y a pas de confusion dans le compromis comme dans la compromission. Dans le compromis, chacun reste à sa place, personne n'est dépouillé de son ordre de justification.»

C’est ce que défend Lena Dunham. Elle dit:

«Je ne me suis pas sentie forcée de faire quoi que ce soit. J’étais vraiment contente parce qu’ils m’ont habillée, présentée d’une manière qui reflète ce que je suis.»

Lena Dunham ne dit pas qu’elle s’est montrée en couverture de Vogue pour faire avancer le féminisme. Elle avait sans doute envie d’être en couverture de Vogue. Mais incidemment, elle fait avancer le féminisme en renforçant l’idée que l’on peut être une femme et mise en avant pour son talent. Elle aurait pu refuser la couverture de Vogue. Qui s'en serait soucié? 

Pragmatisme

Samedi soir, on parlait aussi de Beyoncé. Certains se désolaient qu'elle pose, comme Lena Dunham, pour Terry Richardson, ou qu'elle accepte de travailler pour L'Oréal, emblème de l'industrie des cosmétiques qui tente d'impose aux femmes l'idée qu'elles doivent être belles pour exister. Mais cette femme si puissante, si médiatique, est aussi celle qui sample des discours féministes dans ses chansons. Préface un rapport sur l'inégalité des sexes aux Etats-Unis.

C'est évidemment encore une contradiction. Les stars qui posent pour des colorations sans se préoccuper des inégalités sont plus cohérentes. Mais bien moins utiles. Beyoncé, qui se dit féministe, permet peut-être aux adolescent(e)s de penser que ce n'est plus un gros mot.

Lena Dunham louait vendredi, lors de cette rencontre à Paris, le rôle de pop stars comme Beyoncé dans le féminisme:

«Quand elle dit que tout le monde devrait être féministe sur son album, bon nombre de ceux qui aiment sa musique se disent: “Oh, si Beyoncé le dit alors…” C’est beaucoup plus fort que si ça vient d’une fille bizarroïde comme moi.»

Les deux femmes sont féministes à leur manière. Elles prônent l'égalité hommes-femmes, s'arrangent avec leurs envies, leurs désirs, leurs fantasmes.

Simone de Beauvoir –vous ne lui ôterez pas son badge de vraie féministe– a accepté d'être photographiée non pas retouchée mais nue. C'est une moindre réification?

Art Shay/ Nouvel Observateur

Ce que l'on reproche à Beyoncé et à Lena Dunham, c'est de ne pas être irréprochable en ce qui concerne la doctrine. Dans les commentaires de Jezebel et autres, il y a en quelque sorte un reproche de déviationnisme. Ils font du féminisme une dictature. Et lui font plus de mal que Lena Dunham en posant pour Vogue.

S'ils donnent le sentiment aux jeunes personnes qui se disent féministes que cela leur donne plus de devoirs et moins de liberté qu'aux autres, cela ne donnera envie à personne de monter à la tribune. C'est assez compliqué pour beaucoup de gens de se dire féministe. Laissons-les au moins l'être comme ils le veulent.

L'inverse aurait le même effet que dans La Vie de Brian, des Monty Python. Diverses factions politiques, toutes hostiles à l'occupation de la Judée par les Romains, se disputent pour savoir s'ils détestent bien les Romains et qui les détestent le plus. Pendant ce temps-là, ils ne se disputent pas contre les Romains.

Et si l'on allait au bout de la logique, puisque le système patriarcal oppresseur impose des canons de beauté aux femmes, alors le vrai féminisme devrait se faire sans soutien-gorge, ni talons haut ni rouge à lèvres. Vous pouvez considérer que le vrai féminisme se pratique sans maquillage. Ou vous pouvez considérer que le féminisme a trop besoin de soutiens pour se passer de celles qui s'épilent. Ou qu'il ne consiste pas à vérifier qui s'épile ou non. Et qu'il manquera de militants s'il ne doit se faire qu'en jogging.

Charlotte Pudlowski

Charlotte Pudlowski
Charlotte Pudlowski (740 articles)
Rédactrice en chef de Slate.fr
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