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Ce que Lena Dunham pense des images retouchées de Vogue

Et pourquoi elles ne sont pas anti-féministes.

Lena Dunham en couverture de Vogue

«De manière générale, je suis assez protégée [de toute cette soudaine célébrité]. Mais bien sûr il y a des moments où je me dis: pourquoi il y a toujours des gens pour s'énerver dès que je dis ou fais quelque chose?»

C'est la première phrase qu'a prononcée Lena Dunham, en promotion à Paris pour la troisième saison de sa série Girls (diffusée en France sur OCS). Cela résonnait étrangement: alors que l'actrice, réalisatrice et showrunneuse prononçait ces mots, souriante, dans un salon de chez Ladurée, entourée d'une dizaine de journalistes, aux Etats-Unis, la blogosphère féministe s'énervait contre la publication de photos retouchées d'elle dans Vogue quelques jours plus tôt.


Lena Dunham à Paris le 17/01/2014 © CP.

Lena Dunham, qui se montre dans sa série de façon crue et réaliste, bourrelets et coupe de cheveux «de petit garçon sur une boîte de cookie», apparaît en une du magazine d'Anna Wintour largement photoshoppée. Des photos perçues comme une trahison, ou de l'hypocrisie, venant d'une jeune femme qui clame haut et fort son féminisme et donne à voir dans sa série des corps réels, nus, à l'opposés des corps parfaits sur papier glacés qui contribuent à imposer une image stéréotypée et inaccessible du corps féminin.

A ce paradoxe apparent, Lena Dunham répond:

«Je comprends que pour les gens, il y ait une contradiction entre ce que je fais et que je puisse être sur la couverture de Vogue. Mais j’ai le sentiment que Vogue m’a soutenue en voulant me mettre en couverture. Je ne me suis pas sentie forcée de faire quoi que ce soit. J’étais vraiment contente parce qu’ils m’ont habillée, présentée d’une manière qui reflète ce que je suis.

J'ai l'impression d'avoir eu beaucoup de chance, que les éditeurs ont compris ma personnalité, ma créativité et qui je suis. Je ne vois pas en quoi mettre une femme —photoshoppée ou pas—, une femme qui ne ressemble pas à celles de d’habitude en couverture, peut être une mauvaise chose. Je n’ai pas suivi toutes les réactions dans le détail, mais je sais que certaines personnes étaient vraiment en colère.»

Tellement en colère que le blog féministe et satirique Jezebel a proposé 10.000 dollars pour quiconque sortirait les photos de Vogue avant retouche:

«Lena Dunham a dit tout fort, et souvent, que la société impose des standards de beauté fous et inaccessibles. Dunham accepte pourtant son apparence de femme réelle, elle se montre aussi positive à propos de son corps que l'on peut l'être. Mais ce n'est pas très Vogue, n'est-ce pas? Vogue, c'est la perfection.»

«Si vous voulez vraiment savoir à quoi je ressemble, allez regarder la série»

Cette sorte de chasse au trésor de la part de Jezebel (les photos ont depuis été dénichées) a évidemment déplu à la réalisatrice, mais aussi à Jenni Konner, productrice exécutive de Girls et cofondatrice d'une nouvelle société de production avec Dunham:

«Je pense que proposer une prime pour ces photos est vraiment déplacé et ça me perturbe que cela vienne d’un site prétendument féministe. Car en l’occurrence, ça ne l’est pas. La nuit dernière, quand j’ai vu que Jezebel avait fait ça, ça m’a paru gratuit et méchant. Lena peut faire ce qu’elle veut et elle n’a de responsabilité que vis-à-vis d’elle même. Tout le monde est photoshoppé en permanence, penser que c’est pire venant d’elle n’a pas de sens.»

Surtout, l'une des questions posées par cette histoire est la façon dont une personne peut véhiculer des idées dans son travail, ses oeuvres, et se plier aux canons de beauté dans d'autres circonstances. A l'instar de Beyoncé, qui se montre de plus en plus explicitement féministe, mais continue de travailler avec des photographes comme Terry Richardson. Lena Dunham acquiesce:

«Je comprends, mais ce qu’il y a, c’est que je montre déjà la réalité dans ma série. Un magazine de mode, c'est un joli fantasme. Vogue n’est pas le magazine que vous ouvrez quand vous êtes à la recherche de femmes réalistes. C’est le magazine que vous ouvrez pour voir de beaux vêtements, de beaux endroits, vous échapper.

J’ai le sentiment que si l’article reflète ce que je suis et qu’il se trouve que je suis en photo avec de beaux vêtements, de beaux hommes, des chiens mignons, quel est le problème? Si vous voulez vraiment savoir à quoi je ressemble, allez regarder la série que je fais toutes les semaines!»

«Pourquoi pas demander les photos non retouchées de Beyoncé?»

Un journaliste présent ajoute que personne ne serait surpris de voir des photos retouchées de Beyoncé. [Mise à jour: des photos retouchées de Beyoncé ont déjà fait scandale, mais davantage concernant le blanchissement de sa peau. Quand il s'est agi de ses formes, elle-même s'indignait qu'H&M ait voulu les retoucher]. «Absolument!», s'exclame pourtant Lena Dunham, après avoir souligné l'importance de Beyoncé pour la progression du féminisme:

«Personne ne lui poserait de question! C’est ça qui est dur pour moi dans ce qu’a fait Jezebel. C’est un site féministe. Pourquoi faire une chasse aux photos de la seule fille rondelette? Pourquoi pas demander les photos non retouchées de Beyoncé? Ou de n’importe qui? Plutôt que de prouver quelque chose à travers quelqu’un qui servirait de cobaye pour démontrer une certaine morale».

L'idée que des magazines comme Vogue puissent montrer qui que ce soit, autant Lena Dunham que Gwyneth Paltrow ou Claire Danes —pourtant plus proches des standards du magazine— de façon tout à fait réaliste et non retouchée est absurde. Les féministes devraient le savoir.

Mais pointer que même une jeune femme comme Lena Dunham a besoin ou envie d'apparaîre en couverture de Vogue montre combien les fantasmes sont tenaces. Même pour elle, brillante, cultivée, réfléchie et faisant commerce de son talent plus que de son image, apparaître sur papier glacé est important. Cela montre aussi combien Girls est une série importante, mais dont l'influence reste encore limitée.

Charlotte Pudlowski

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