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Y a-t-il un pilote pour lancer la série?

Axel Cadieux et Hugues Derolez, mis à jour le 19.01.2014 à 17 h 07

Alors qu'une fournée de nouvelles séries débarque sur les écrans, retour, en quatre catégories et dix exemples mythiques, sur la façon dont le premier épisode peut annoncer ou non la suite de l'oeuvre.

Le pilote de «Six Feet Under» (HBO).

Le pilote de «Six Feet Under» (HBO).

Attention, cet article spoile les fins de Lost et de The Shield (ainsi que de tous les pilotes cités, évidemment).

En ce mois de janvier 2014, comme de coutume à mi-saison, c'est toute une fournée de nouvelles séries qui arrive sur les écrans (True Detective, Helix, Looking...). Et si la toute fin d'un show de plusieurs saisons est fondamentale, les différentes manières de le débuter ne le sont pas moins.

Le pilote d’une série, c’est comme le talon d’un géant ou les fondations d’un gratte-ciel: un détail presque invisible, anecdotique au regard de l’édifice qui suivra, mais qui détermine bien souvent beaucoup plus de choses qu’on ne le croit. Certains pilotes guident l'œuvre dans son intégralité, posent ses bases ou font preuve d’audace en osant des procédés généralement bannis à la télévision. D’autres sont au contraire la preuve d’un tâtonnement des créateurs du show, encore incertains de leur identité visuelle ou des traits de caractère des personnages.

Tentative de catégorisation de cette pièce maîtresse au travers de quatre catégories et dix séries majeures.

Les pilotes programmatiques

24 heures chrono

Certains pilotes sont parfaitement programmatiques: ils exposent d’emblée une caractéristique radicale, l’empreinte de la série, conservée jusqu’au dernier épisode. C’est par exemple le cas de 24 heures chrono, diffusée entre 2001 et 2010 sur le réseau Fox.

Dès les premières secondes, le show se déroule en temps réel, principe adopté tout au long des huit saisons. Même si le pilote se distingue des épisodes qui suivront (il est peut-être le seul à offrir un peu de répit à Jack Bauer), l’horloge tourne déjà inlassablement et imprime son rythme à l’action. En l’occurrence, cette trouvaille est même un argument de vente: elle permet au format télévisuel de se distinguer, d’adopter la temporalité d’une journée et de proposer une expérience impossible à restituer au cinéma.

Assez étrangement, la série revient en mai 2014 mais abandonne son dispositif, puisque cette neuvième saison ne sera composée que de douze épisodes couvrant vingt-quatre heures. On ne répond plus de rien.

Six Feet Under

Six Feet Under fut, entre 2001 et 2005, l’une des séries HBO les plus estimées. Son créateur Alan Ball écrit et réalise le pilote de cette série fortement inspirée de sa vie intime, qu’il s’agisse de son combat difficile pour accepter son homosexualité et la faire connaître à ses proches ou du décès de sa sœur durant un accident de voiture dont il fut le seul témoin.

Le décès initial qui ouvre la série, celui du patriarche de la famille Fisher, est la marque de fabrique de tout Six Feet Under: par la suite, chaque épisode du show commence de cette même façon, avec un deuil qui affecte la vie des personnages principaux de près ou de loin.

Certaines idées présentes dans le pilote ne seront pas exploitées par la suite, comme les fausses publicités pour les produits de thanatopraxie, mais beaucoup d’autres resteront: les crises d’angoisse et les disputes continuelles de la famille, les rêves, les fantasmes qui prennent le pas sur la réalité, les flashbacks et surtout les morts qui viennent hanter les vivants. Le décès de Nathaniel Fisher est le déclencheur de cinq saisons de questionnements, de vicissitudes, d’ouverture lente à la vie et à la recherche du bonheur.

X-Files

Mis à part le générique si facilement reconnaissable, tout X-Files était présent dans son épisode pilote (1993, déjà!): le principe d’enquête sur le paranormal et d’épisode clos, emprunté aux séries policières comme NYPD Blue, mais surtout les extraterrestres, le gouvernement qui conspire, les diapositives de Mulder, le besoin de croire, le doute, l’obsession et la dualité entre les deux héros.

X-Files, c’est une longue discussion métaphysique sur Dieu, les hommes et l’Autre qu’on ne voit pas, c’est un flirt de dix ans, les même questionnements ressassés et étirés dans tous les sens selon une multitude de scénarios. En cela, le pilote fait figure de cas typique du reste de la série.

A noter que durant ce premier épisode, Scully est une taupe qui doit espionner Mulder et que l'action s’ouvre sur le carton suivant: «The following story is inspired by actual documented accounts.» Une mise en garde qui pourrait s’appliquer à la série entière?

Les pilotes trompeurs

The Wire

Certaines séries sont devenues mythiques et pionnières dans leur genre, armées d’une identité visuelle forte, immédiatement reconnaissable, de partis pris formels radicaux et sans concession. C’est par exemple le cas de The Wire, diffusée sur HBO entre 2002 et 2008.

La série au cœur de la police et des gangs de Baltimore est d’une sobriété implacable, n’utilise ni musique (sauf à la toute fin de chaque saison), ni filtre quelconque ni flashback… à l’exception du pilote. The Wire s’autorise en effet, à la toute fin de celui-ci, un bref retour en arrière pour rappeler qui est l’homme mort que l’on aperçoit à l’écran.

«HBO nous a forcé la main avec ce flashback, concède David Simon, le créateur de la série, dans le commentaire audio du DVD. Ils pensaient que les spectateurs seraient perdus, ne comprendraient pas. Ils avaient peut-être raison... Mais c’est la première et la dernière fois que nous avons employé ce procédé.»

Les Soprano

Si David Simon a été forcé par la production de faire des concessions dans le pilote de The Wire, ce n’est pas le cas des créateur des Soprano. David Chase emploie pourtant, dans ce premier épisode, des procédés qui n’apparaîtront plus par la suite.

Clairement, à l’époque, le créateur de l’une des meilleures séries de tous les temps tâtonne, peine à définir une identité narrative claire. La moitié du pilote est par exemple accompagnée de la voix off de Tony Soprano, ce qui n’arrivera plus jamais ensuite.

De la même manière, lorsque le boss de la mafia du New Jersey poursuit un quidam en voiture et le tabasse –en public, ce qui est déjà extrêmement rare–, une chanson enjouée retentit (I Don’t Know Why, de Dion and the Belmonts). Ce décalage, qui insuffle à la scène une tonalité légère, est très éloigné des partis pris qui seront faits par la suite. David Chase regrette d’ailleurs ce choix dans le commentaire audio du DVD.

A noter, toutefois, que le pilote contient tout de même déjà des éléments qui marqueront toute la série: la crainte de la figure maternelle ou la terreur de Tony de perdre sa famille, symbolisée par l’envol des canards.

Les pilotes fondateurs

Lost

La catégorie des pilotes fondateurs, qui développent un univers et représentent des évènements auxquels il est fait référence jusqu’à la conclusion de la série, est la moins fournie. On y trouve notamment celui de Lost, réalisé par J.J. Abrams et diffusé sur ABC le 22 septembre 2004 –et l’un des plus chers de l’histoire (entre 10 et 14 millions de dollars).

Il débute par un plan sur l’œil de Jack (Matthew Fox), qui s’ouvre soudainement. Six ans et près de 130 épisodes plus tard, la série se conclut sur ce même œil, qui se ferme cette fois définitivement.

La structure narrative même de Lost, ses allers-retours entre les époques et ses mystères principaux, le monstre de fumée et les fameux «Autres», qui ne trouveront de réponse qu’à la fin de la série, sont modelés dès le pilote. L’ouverture du show laisse donc apercevoir ce que sera Lost par la suite: un immense terrain de jeu dont le spectre ne fait que s’élargir, qui use et abuse des métaphores (le backgammon, le Bien contre le Mal, thématique forte du premier épisode et de la fin de la série) et qui finit, grâce à la roublardise des scénaristes Damon Lindelof et Carlton Cuse, par retomber miraculeusement sur ses pattes.

The Shield

Créée par Shawn Ryan et diffusée entre 2002 et 2008 sur FX, The Shield adopte la même logique circulaire, cohérente de bout en bout. L'épopée furieuse et criminelle de l'inspecteur Vic Mackey et de son équipe commence, dès le pilote, par le meurtre froid et prémédité d'un autre policier chargé d'enquêter sur leurs pratiques.

Après sept saisons d'une intensité folle, entre trahisons, braquages et massacres au cœur de Los Angeles, tous engendrés par cet assassinat fondateur, Vic Mackey se retrouve cerné et accepte enfin de se livrer: «I shot and killed detective Terry Crowley», avoue-t-il à la police des polices dans l'avant-dernier épisode, mettant un terme à son activité.

The Shield, finalement, n'aura été que l'accouchement par la parole, en 85 épisodes, d'un péché initial ayant déclenché une tornade de désastres. Ici, le pilote est le premier rouage d'une mécanique infernale, un socle incontournable qui guide l'ensemble de la série jusque dans ses dernières secondes.

Les pilotes audacieux

Twin Peaks

Tout pilote a deux fonctions: développer un univers et des personnages riches, s’inscrire dans un genre en jouant des références avec d’anciennes séries, mais aussi être original, pour rendre le show à venir unique.

C’est sûrement grâce à son aspect très feuilletonesque, posant en ouverture la question «Qui a tué Laura Palmer?» (une jeune fille retrouvée morte dans les bois, comme dans le pilote de X-Files), fil rouge de la série, que Twin Peaks a été novateur. Il s’agit de l’un des premiers whodunit à étendre son enquête sur plusieurs dizaines d’épisodes: aujourd’hui encore, des œuvres comme Top of the Lake ou Broadchurch en sont les héritières.

Mais c’est aussi grâce à son ambiance hors du commun que le pilote de Twin Peaks réussit à s’imposer, à marquer les esprits, David Lynch transposant son univers si particulier du cinéma à la télévision: le mélange de différents genres, le côté soap, les mystères, les tromperies, les coucheries, l'humour absurde, alliés à une enquête policière de longue haleine aux personnages extravagants et à une teinte clairement fantastique.

Un ensemble de caractéristiques inédites et surprenantes, surtout à l’époque, déjà savamment dosé dès l’épisode pilote. Et un pari osé qui a porté ses fruits: l’épisode a rassemblé plus de 34 millions de spectateurs lors de sa diffusion originale en 1990 sur ABC, un score qui ferait aujourd’hui rêver tous les producteurs.

Oz

Cette série carcérale d'une violence rare, diffusée entre 1997 et 2003, a pour particularité d'être intégralement scénarisée par Tom Fontana (plus tard créateur de Borgia).

Dès son pilote, le showrunner se livre à un procédé très rarement employé dans les séries: faire croire au spectateur qu'il fait la connaissance du personnage principal, rendre ce dernier attachant puis s'en débarrasser soudainement. En l'occurrence, le pilote se termine de manière on ne peut plus brutale puisque le détenu en question, qui vient d'arriver dans la prison et que l'on suit à la trace depuis le début, meurt carbonisé par l'un de ses ennemis.

Ce faisant, Tom Fontana présente au spectateur la véritable star du show: la prison et la violence qu'elle génère. Ce pari est particulièrement audacieux, risqué et inédit dans l'histoire de la télévision.

A la Maison Blanche

C’est grâce à A la Maison Blanche qu’Aaron Sorkin est devenu l’un des scénaristes américains les plus réputés de ces vingt dernières années. Dans cette série de sept saisons entamée en 1999 sur NBC, sorte de dystopie où un président démocrate aurait occupé la Maison Blanche pendant la période Bush Jr, le spectateur suit le quotidien des plus proches conseillers du président –leurs débats, leurs questionnements moraux, leurs amours, leurs emmerdes.

Fait rarissime, la figure centrale de la série, le président Josiah Bartlet (incarné par Martin Sheen) intervient pour la première fois au cours de la 34e minute du pilote, qui en dure 40. Il récite alors le premier commandement: «I am the Lord your God, thou shalt worship no other god before me.»

Classe ultime de la part de Bartlet, mais aussi de la part des créateurs du show, qui ont le culot de bâtir une série entière autour d’une icône, l’un des hommes les plus puissants du monde, dont tous les personnages annoncent l’arrivée alors qu’il ne sera finalement présent que dans une seule scène de l’épisode pilote.

Axel Cadieux et Hugues Derolez

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