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Festival de Cannes: Pierre Lescure, pour quoi faire?

Temps de lecture : 3 min

Le nouveau président de la plus célèbre manifestation de cinéma au monde, qui a la lourde tâche de «succéder» à Gilles Jacob, va devoir inventer sa fonction.

REUTERS/Christian Hartmann.
REUTERS/Christian Hartmann.

Elu à l’unanimité, mardi 14 janvier, au terme d’un non-suspens parfait, Pierre Lescure est donc le nouveau président du Festival de Cannes. Techniquement, il succèdera à Gilles Jacob au lendemain de la clôture du prochain festival, le 25 mai prochain.

Mais seulement sur le papier. La situation est en effet moins simple, et plus intéressante. Personne ne peut vraiment succéder à Gilles Jacob: comme délégué général puis comme président, celui-ci aura joué un rôle, réel et symbolique, absolument hors de portée de qui que ce soit d’autre.

De même, d’ailleurs, Gilles Jacob, délégué général de 1977 à 2001 puis président, n’a nullement occupé avec ce deuxième titre la même fonction que ses prédécesseurs au même poste, Robert Favre Le Bret (président de 1972 à 1984 après avoir été délégué général depuis 1952), qui a donné à la manifestation sa forme durant ses premières décennies d’existence, et Pierre Viot, président de 1984 à 2001, grand serviteur de l’Etat et de l’intérêt général, homme de l’ombre aussi efficace que jovial et cultivé. Pour le dire autrement, le Festival de Cannes, son délégué général Thierry Frémaux et Pierre Lescure lui-même doivent inventer une fonction que le titre correspondant ne suffit pas à définir.

Entregent et sens diplomatique

Bien installé à la tête des choix artistiques du Festival et désormais représentant légitime de celui-ci aux yeux du monde, Thierry Frémaux est la figure de référence d’une manifestation si prestigieuse que ce n’est certainement pas le carnet d’adresses de Pierre Lescure, aussi bien garni soit-il, qui constitue un atout décisif pour attirer du beau monde sur la Croisette.

En revanche, l’ancien PDG de Canal+ et proche de François Hollande possède l’entregent et le sens diplomatique nécessaire pour apaiser les inévitables remous, appétits et conflits que le premier festival de cinéma du monde ne peut manquer de susciter. L’autorité et le prestige incontestés de Gilles Jacob jouaient ce rôle et auront permis, pour l’essentiel, aux équipes artistiques de travailler en paix. Ce n’est pas une mince tâche.

Les relations professionnelles et politiques du nouveau président seront aussi très utiles en des temps où il faut sans cesse consolider des partenariats (dont celui, stratégique, avec Canal+) et en conclure des nouveaux. Sans oublier le flou politique local que risquent d’ouvrir les prochaines élections municipales, alors que le maire est lui aussi un interlocuteur majeur pour l’organisation de la manifestation: le sortant, Bernard Brochand, ne se représente pas, et sa succession donne lieu à une violente et incertaine foire d’empoigne entre candidats de droite.

Terrain d'action créatif

Toutes ces tâches sont nécessaires, et Pierre Lescure possède les atouts pour y faire face. Mais on a un peu de mal à imaginer qu’il rêverait de s’en contenter.

Si, comme il faut l’espérer, il ne se mêle pas d’empiéter sur les prérogatives du délégué général, où se situe un terrain d’action plus créatif pour un président? Une réponse possible est: entre la clôture d’un festival et l’ouverture du suivant. Cannes est aujourd’hui une si grande institution qu’elle pourrait, si elle le voulait, jouer un rôle actif dans de nombreuses activités relevant, toute l’année, de son domaine de compétence, à Cannes, dans la région, en France et partout dans le monde.

Gilles Jacob a posé la première pierre d’un tel éventuel édifice avec la Cinéfondation, résidence pour jeunes cinéastes du monde entiers accueillis à Paris. Mais il est bien d’autres options, dont la plus évidente est le grand musée (du cinéma? des festivals? du Festival? on ne sait pas) évoqué de longue date et jamais mis en chantier. Formation, recherche, archives, partenariats internationaux ou en région, passerelles avec d’autres arts, déploiements numériques, les pistes ne manquent pas.

Pierre Lescure connaît le vaste monde et les autres pratiques culturelles (notamment la musique et le théâtre) et médiatiques, radio et télévision en particulier; il a aussi beaucoup planché sur les évolutions liées au numérique pour le rapport que lui avait commandé Aurélie Filippetti et qu’il a remis en janvier 2013. Ce sont de solides munitions pour travailler à une transformation du périmètre du Festival de Cannes. Une tâche qui paraît mieux taillée pour un président nouveau, et inévitablement différent.

Jean-Michel Frodon

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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