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«Sherlock» version BBC, le triomphe du domaine public

Alexandre Hervaud, mis à jour le 09.01.2014 à 16 h 10

L'adaptation modernisée de Conan Doyle, dont la troisième saison cartonne outre-Manche, illustre les bienfaits permis par l'accessibilité des œuvres quelques décennies après la mort de leur créateur.

Benedict Cumberbatch est-il un Dieu?

Benedict Cumberbatch est-il un Dieu?

Dimanche 5 janvier, plus de 9 millions de téléspectateurs britanniques ont suivi le deuxième épisode de la troisième saison de Sherlock, jouissive mini-série de la BBC One dans laquelle Benedict Cumberbatch campe le détective créé par Sir Arthur Conan Doyle.

Véritable carton d'audience, cette troisième saison –dont on espère la diffusion prochaine sur France 4– a été introduite par un mini-épisode publié sur YouTube.

Sur fond de mariage du Dr Watson incarné par Martin Bilbo le Hobbit Freeman, le dernier épisode en date (The Sign of Three) a toutefois laissé plus d'un spectateur perplexe par sa légèreté et sa construction –on y reviendra– dont la bande annonce donne un avant-goût.

Coïncidence d'agenda, le retour TV outre-Manche du Sherlock Holmes moderne repensé par les scénaristes Mark Gatliss et Steven Moffat a été suivi de près par l'arrivée sur M6 de la série Elementary, autre adaptation contemporaine des écrits de Conan Doyle, avec Jonny Lee Miller et Lucy Liu. Un novice s'y perdrait aisément, alors résumons clairement les choses: les deux séries n'ont rien à voir (Elementary n'est pas le remake de Sherlock), et leur seul point commun est le matériau d'origine, les romans et nouvelles écrits entre 1887 et 1927.

Dans le domaine public depuis quinze ans

Ces ouvrages sont, en France comme en Angleterre, entrés dans le domaine public depuis près de quinze ans –70 ans après la mort du créateur, soit 1930 pour Conan Doyle– mais le sort du héros aux Etats-Unis était encore en suspens jusqu'à peu, la faute à une bataille judiciaire entre un éditeur américain et la société Conan Doyle Estate, basée en Angleterre et gérée par la famille de l'auteur.

Via Wikimedia Commons

Moins d'un an après la plainte déposé par l'éditeur, qui s'estimait «floué» par la société, qui exigeait d'être payée pour autoriser la publication d'ouvrages consacrés à Sherlock Holmes (et comprenant de nouvelles histoires autour du personnage), un tribunal de l'Illinois a déclaré, le 23 décembre dernier, que Sherlock Holmes, le Dr Watson, Moriarty et d'autres éléments de l'oeuvre de Conan Doyle étaient bel et bien dans le domaine public outre-Atlantique. Du moins pour ceux datant d'avant 1923.

Rien de bien étonnant là dedans: depuis une loi votée en 1998 par le congrès américain, le Copyright Term Extention Act, il est acquis –sauf magouilles plus ou moins légitimes– que les œuvres antérieures à 1923 sont dans le domaine public. Via le site Free-Sherlock, l'éditeur américain concerné s'est félicité de cette décision, tout en reconnaissant qu'il conviendra de demander l'autorisation au Conan Doyle Estate pour utiliser des éléments exclusivement issus d'un des dix ouvrages de Conan Doyle sur le détective publiés après 1923.

Dracula version NBC

Dracula, Grimm ou Maupassant

Ce jugement et le succès de Sherlock donnent l'occasion de s'intéresser aux programmes basés sur des œuvres appartenant au domaine public. Depuis le 25 octobre dernier, la chaîne NBC diffuse ainsi une énième version de Dracula, avec Jonathan Rhys-Meyer dans le rôle-titre, base sur l'ouvrage publié en 1897 par Bram Stoker. Le bon sens commercial des diffuseurs frileux explique ce come-back vampirique pas forcément nécessaire: le matériau de base bénéficie d'une notoriété mondiale, une valeur sûre en ces temps de remakes, reboots, prequels et autres adaptations (Hawaï 5-0,The Carrie Diaries, Arrow, etc.).

D'autres séries américaines actuelles comme Grimm, Sleepy Hollow ou Once Upon a Time sont également basées sur des contes et nouvelles librement adaptables par tout un chacun. En France, la série –ou plutôt l'anthologie– de France 2 Chez Maupassant, qui a fait les belles heures de la chaîne durant trois saisons depuis 2007, illustre ce type d'exploitation du patrimoine littéraire accessible sans accord des ayant-droits.

Au delà des économies réalisées sur l'achat de droits, les productions de ce type bénéficient d'une liberté quasi totale en matière d'adaptation, à la manière de ces fan fictions improbables envoyant par exemple le détective chapeauté de Conan Doyle dans l'espace. On imagine mal les producteur de Game of Thrones, Under the Dome ou The Walking Dead prendre de telles libertés avec leur matériau de base, d'autant que George R.R. Martin, Stephen King et Robert Kirkman, créateurs respectifs des œuvres suscitées, sont eux-mêmes crédités comme producteurs de leurs adaptations sur petit écran.

Dans le cas de Sherlock version BBC, outre le changement d'époque du personnage admirablement géré –Watson n'y tient plus un journal, mais un blog, Sherlock écrit ses SMS plus vite que la plus rapide des collégiennes, etc.–, la série ne repose que lointainement sur des écrits de Conan Doyle. D'après les exégètes ayant alimenté le Wikipédia anglophone de la série, un des épisodes (le troisième de la première saison) s'affranchit même complètement de l'oeuvre, ne piochant que de rares éléments dans son récit. 

«Fan service»? Et alors!

Comme évoqué plus tôt, l'épisode de dimanche dernier, centré autour du mariage de Watson, n'a pas forcément fait l'unanimité, à en croire les réactions piochées sur les réseaux sociaux, beaucoup lui reprochant de verser dans le «fan service», ce terme fourre-tout employé à toutes les sauces que l'encyclopédie collaborative définit ainsi:

«Pratique des médias qui consiste à alimenter la passion des fans et leurs fantasmes avec des contenus digressifs ou superflus qui leur sont spécialement destinées [...]»

Bref, l'accusation est grave –Sherlock ferait du Sherlock!–, ce que résume fort bien la réaction sur Twitter du blogueur cinéphile Florian Lapotre:

«Ce n'est plus une adaptation de Sherlock Holmes mais une série sur les saisons 1 et 2 de Sherlock

Si on est d'accord sur les symptômes, on se permet de diverger sur la pathologie car à nos yeux, Sherlock va très bien, merci pour elle.

Cette évolution somme toute logique de la série, qui n'a jamais érigé les textes originaux en évangiles inattaquables, et les réactions qu'elle inspire rappellent l'accueil des remix et autres reprises de groupes cultes. La mélodie est connue mais le rythme diffère et les ajouts plus ou moins bienvenus sont un risque.

Dans le cas du dernier Sherlock, cette liberté de ton (notamment illustrée par une scène de beuverie à mi chemin entre The IT Crowd et Very Bad Trip, certes superflue dans le récit mais jouissive) a même inspiré à Buzzfeed une série de gifs animés façon jeu vidéo 8-bit, ce qui n'aurait clairement pas été le cas d'un épisode comme celui tiré du Chien des Baskerville.

Quelques semaines avant le jugement américain sur Sherlock, le juriste Lionel Maurel, auteur du blog S.I. Lex (et contributeur occasionnel de Slate) avait rapidement évoqué l'affaire sur le plateau de Ce soir (ou jamais!). L'émission du 6 décembre, à rattraper en diverses parties sur YouTube, s'intéressait alors à «la vie d'une œuvre après la mort du créateur».

L'extrait concerné est retrouvable en partie ci-dessus, à partir de 5' environ

L'acteur-scénariste-réalisateur Alexandre Astier, pourtant loin d'être le plus ardent défenseur du domaine public à en juger par certaines déclarations, s'exprimait ainsi après la diffusion d'extraits d'un vieux James Bond période Sean Connery:

«Là, on parle d'œuvres qui ont tellement de caractère qu'elles sont devenues une mythologie. Et le propre d'une mythologie, c'est d'être remâché à chaque époque. […] Une mythologie, c'est un chewing-gum qui est remâché. Des fois c'est très bien, des fois c'est nul. C'est pas grave, ça ne touche en rien à l'original.»

Dans le cas du Sherlock de la BBC, c'est plutôt très bien.

Alexandre Hervaud

PS: le domaine public anglais n'étant visiblement plus suffisant pour la BBC, c'est du côté du patrimoine français qu'elle a puisé l'inspiration pour sa nouvelle série, The Musketeers, dont la diffusion commencera le 19 janvier prochain. Créée par le scénariste Adrian Hodges (Primeval, Survivors), elle s'attaquera aux mousquetaires d'Alexandre Dumas avec le nouveau Dr Who, Peter Capaldi, en Cardinal Richelieu. En voici la bande-annonce:

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