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Le viol et les romans de femmes

Charlotte Pudlowski, mis à jour le 10.02.2014 à 23 h 44

Que les livres écrits par des femmes soient mis en avant n'est pas important que pour les femmes qui les écrivent, et pour le principe de créer de la mixité dans les lauriers.

REUTERS/Susana Vera / Modifié par Slate.fr

REUTERS/Susana Vera / Modifié par Slate.fr

C’est l’histoire d’une fille nue avec un garçon. Ils sont dans une voiture garée sur un parking, quelque part devant une enseigne de gaufres, dans l’Etat de Géorgie, aux Etats-Unis. La police arrive, leur demande de se rhabiller. L’homme obéit très vite. La femme non.

La police rapporte à la presse locale qu'elle est restée «simplement assise» sur le siège passager, que «l’officier dut lui demander à de nombreuses reprises de remettre ses vêtements. Et quand la femme se rhabilla enfin, elle tenta d’enfiler un cheeseburger à son pied, comme si c’était sa sandale». Le rapport de police dit aussi qu’ils avaient beaucoup bu.

Sarah Nicole Prickett, journaliste et auteure, prit connaissance de cette histoire en lisant un billet de Gawker. La lecture de cet article lui avait été conseillée par des copains qui avaient trouvé ça très drôle.

Mais Sarah Nicole Prickett ne rit pas tellement: elle se dit que cette jeune femme sur le parking, qui ne se rhabillait pas, qui essayait de chausser un burger, avait peut-être été violée. Comme elle, neuf ans plus tôt. Elle s’adressa sur Twitter au journaliste de Gawker qui avait écrit l’article, lui demanda s’il avait envisagé qu’il s’agisse d’un viol. Le journaliste lui répondit qu'il n’avait fait que «raconter une anecdote marrante».

Prickett pleura à la suite de cet échange; elle n’avait pas pleuré depuis son viol. Elle raconte tout ça dans un très bel essai:

«Je ne sais pas pourquoi c’est cet échange-là qui déclencha mes pleurs. Ca aurait pu être n’importe quelle anecdote marrante, sur n’importe quel site internet, n’importe quelle nuit. Ca s’accumule, et tout à coup: ce sentiment que, pire que toutes les blagues faites sur le viol, il y a des blagues dans lesquelles personne ne voit le viol.»

On ne sait pas si cette femme, sur le parking de Géorgie, a été violée, précise Sarah Nicole Prickett. Mais la question qu’elle pose est ailleurs: c’est celle de la perception des choses, c’est celle de la «culture du viol».

Romans sur le viol

Quand j’ai lu cet article, passionnant, j’étais en train de lire le roman de Nelly Alard: Moment d’un couple, sorti en août dernier. C’est l’histoire d’un couple. De la façon dont on se remet de la banale médiocrité de l'adultère. La femme de ce couple a été violée. Deux fois.

Je me suis alors rendue compte qu’un bon nombre de personnages de la dernière rentrée littéraire avaient été violés.

Delphine Coulin, dans Voir du Pays, raconte le retour d’Afghanistan d’un contingent de soldats, dont trois femmes. Elles y ont combattu, intégrées à un monde d’hommes, et quand elles reviennent, de passage à Malte pour quelques jours, comme un sas de décompression avant de retrouver la France, un soir l'une se fait violer, tandis que les deux autres se cachent, se débattent, la défendent. Elles avaient été envoyées à la guerre comme des hommes, mais se faisaient encore violer.

L’héroïne de Véronique Ovaldé, dans La Grâce des Brigands, romancière canadienne installée en Californie, personnage déjanté, libre, fort, brillant, se fait aussi violer. Deux pages de récit, presque rien. Un épisode de sa vie.

Il y a aussi une histoire de viol chez Louise Eldrich (Dans le silence du vent) et une histoire de viol chez Chahdortt Djavann (La dernière séance).

En faisant dans ma tête l’inventaire des femmes violées que j’avais rencontrées ces derniers temps en littérature, je me suis souvenue des Morues de Titiou Lecoq (collaboratrice de Slate). Ema, l’héroïne, avait été violée.

En dressant cette liste, je me suis aperçue que tous les auteurs de ces romans étaient des femmes. Ce qui ne veut absolument pas dire qu’un homme ne saurait pas, ne pourrait pas, ne penserait pas à écrire sur le viol. Philippe Djian, dans Oh, racontait aussi une histoire de viol.

Préoccupations

Disons qu’a priori, un constat empirique laisse penser que plus de femmes s’emparent de ce sujet. C’est logique.

Par exemple hier soir, j’étais dans le métro. Un type s’est assis qui était jeune, il avait l’air énervé, bizarre, il parlait tout seul, avec véhémence. Il a égrené à haute voix les noms des stations et il allait manifestement jusqu’au terminus, comme moi.

Je me suis dit que si on était seuls à sortir à cette dernière station, il pouvait me violer. J’ai évalué les 10 minutes que je perdrais en sortant pour attendre le prochain métro, l’éventualité de me faire violer, et je suis descendue.

C’est normal que les écrivains femmes y pensent davantage: ce sont des femmes, elles y pensent davantage dans la vie. En France par exemple, chaque heure qui passe, il y a dix femmes qui sont violées.

Le comique américain Louis CK (un homme) le dit de façon hilarante: un homme qui a le courage d'inviter une femme à sortir brave seulement sa timidité; une femme qui accepte de sortir avec un homme fait, elle, preuve d’un courage inouï. «Comment se fait-il que des femmes acceptent encore de sortir avec des hommes quand on pense au fait que les hommes sont la menace numéro 1 pour les femmes! Mondialement, historiquement, nous sommes la première cause de blessures et de bordel pour les femmes! Nous sommes la pire chose qui leur soit jamais arrivée! Vous savez quelle est notre principale menace pour nous les hommes? Les maladies cardiaques!»

Voix féminine, œil féminin

Joyce Carol Oates m’avait dit lors d’un entretien, l’été dernier qu'il y avait une façon féminine d’envisager la littérature. Non pas parce que nos chromosomes et nos hormones nous confèreraient un style différent, mais à cause de la place que la société nous assigne: les femmes «voient ce qui les concerne, comme un noir, un immigré… Mais ce n’est pas une voix féminine. C’est un œil féminin.»

C’est foncièrement ce dont parle Sarah Nicole Prickett dans son article: une histoire de perception. Le journaliste de Gawker n’avait pas pensé une seconde qu’il pouvait s’agir de viol, il n’avait vu que  la drôlerie – et c'est vrai, c'est drôle –d’une personne qui confond un hamburger avec une chaussure. Les amis de Prickett, qui lui avaient conseillé l’article, n’avaient pas non plus pensé au viol.

Choisir une vision du monde

Quand l’association La Barbe a pointé son nez chez Drouant, lors de la remise du Goncourt le 4 novembre dernier, pour dire qu’encore une fois c’était un homme qui avait été récompensé, j’ai entendu des soupirs, qui disaient qu’homme ou femme peu importe, ce qui compte, c’est la littérature. Comme à Cannes lorsque si peu de femmes ont été sélectionnées. Comme… tellement de fois.

Mais promouvoir des livres plutôt que d’autres, c’est beaucoup plus que promouvoir un ou une auteur(e). C’est beaucoup plus que promouvoir socialement une femme ou un homme. C’est promouvoir une vision du monde. Non qu’il faille se mettre à choisir des livres en fonction de s’ils sont moraux, gentils, doux, promeuvent l’amour entre les peuples et la paix dans le monde. Simplement prendre conscience de l’hypocrisie qu’il y à dire que ce qui importe ce n’est pas l’auteur mais son livre.

Si le journaliste de Gawker qui a écrit cet article avait vécu dans un monde où les romans de femmes sont plus présents, les films de femmes, les séries, les toiles, les photographies… toutes les représentations culturelles, il aurait probablement eu plus d’occasion de réfléchir sur le viol. Il aurait peut-être envisagé son histoire sous un autre angle. Un angle où prendre un hamburger pour une sandale est peut-être aussi, éventuellement, autre chose qu’une histoire drôle.

Charlotte Pudlowski

Charlotte Pudlowski
Charlotte Pudlowski (740 articles)
Rédactrice en chef de Slate.fr
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