Culture

Les origines juives de Bambi

Temps de lecture : 2 min

Affiche israëlienne du film Bambi, années 1960
Affiche israëlienne du film Bambi, années 1960

Avant d'être un film qui a «traumatisé des millions d’enfants», Bambi est un livre de l’Autrichien Felix Salter, paru en 1923, à côté duquel le dessin animé de Disney fait office de... eh bien, de dessin animé de Disney. «Vous le trouverez dans le rayon enfants de la bibliothèque, un endroit parfait pour cet ouvrage de 293 pages truffées de passages sanglants, de domination sexuelle et de trahison», ironisait le Wall Street Journal à son sujet.

Si la violence de l’histoire de Bambi ne fait aucun doute, on s’était jusque-là moins exprimé quant à un autre de ses aspects: sa judéité.

C’était l’objet d’une conférence donnée le 12 novembre 2013 au Chicago Humanities Festival par Paul Reitter, professeur à l’université d’Etat de l’Ohio, intervention que l'on retrouve également dans le numéro d'hiver 2004 de la Jewish Review of Books.

Pour Paul Reitter, Bambi et les autres histoires d’animaux de Felix Salten peuvent parfaitement être lues comme «des allégories de l’expérience du peuple juif» en Europe pendant l’entre-deux guerres.

Felix Salten est en effet plus connu (en dehors de Bambi) pour sa nouvelle pornographique Josefine Mutzenbacher que pour sa contribution, au début du XXe siècle, à la revue de Theodor Herzl, fondateur du mouvement sioniste, où Salten s’est montré «un critique constructif des tentatives de la part des juifs de cacher ou désavouer leur héritage», selon Paul Reitter. Il ne serait donc pas étonnant que Salten, en défenseur de la culture juive à une époque où les juifs d'Europe hésitent entre l'affirmation de leur identité et l'assimilation, ait indirectement évoqué le sujet à travers Bambi. Or, c'est précisément ce que relève Paul Reitter:

«Dans un essai publié en 2003, Iris Bruce [spécialiste de l’oeuvre de Franz Kafka, NDLR] affirme que le roman évoque “l’expérience de l’exclusion et de la discrimination”. Mais elle prête également attention à son langage. L’expression, évocatrice, qu’emploie Salten pour désigner les papillons est “fleurs vagabondes”, et ailleurs dans le livre, Bambi les décrit comme de “belles perdantes” qui sont contraintes de rester en mouvement, “parce que les meilleurs endroits sont déjà pris.”»

D’autres aspects de Bambi revêtent ainsi une connotation sioniste, selon Iris Bruce: les contes que les cerfs racontent à leurs enfants, «toujours remplis d’horreur et de misère»; les animaux qui se demandent si la cohabitation avec les humains est possible; le sort funeste de ceux qui prônent cette dernière...

Reitter conclut:

«Au final, l’essai de Bruce nous donne assez de preuves pour rendre sa conclusion plausible: “Bambi a une connotation sioniste, parce que la critique de l’assimilation et la recherche d’une figure de la stature d’Herzl y sont des thèmes importants.”»

Mais Reitter ne s’arrête pas là et perçoit d’autres thèmes sionistes dans Bambi «qui nous aident à en interpréter les passages plus énigmatiques», notamment lorsque le héros se retrouve «transfiguré» en entendant le brame des wapitis, «ces monarques sans peur de la forêt». Le Jewish Daily Forward le résume ainsi:

«A travers le brame du wapiti, Bambi vit une expérience esthétique qui, selon Reitter, reflète la croyance de Salten selon laquelle la créativité peut rendre “le judaïsme objectif” plus compréhensible. Salten utilise la même expression, “Ur-power” [“puissance primale”, NDLR] pour désigner le chant du wapiti et l’expression artistique qui libérera le sionisme.»

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Cette dimension juive ne semble cependant pas avoir survécu dans l'adaptation de Walt Disney, qui diverge du livre originel sur beaucoup d’aspects (mais pas sur celui du sort de la mère de Bambi). Interrogé par le Forward, Paul Reiller a déclaré: «Disney a, pour ainsi dire, “goyifié” les animaux.»

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