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Bonne résolution: en 2014, ne dites plus...

Annabelle Georgen, mis à jour le 02.01.2014 à 18 h 12

Petit lexique des expressions galvaudées que l'on ne veut plus lire ou entendre cette année.

2014 Calendar / Dan Moyle via Flickr CC License by.

2014 Calendar / Dan Moyle via Flickr CC License by.

Ciao 2013, salut 2014. Ne plus manger de chocolat par tablettes entières, arrêter d'ériger des pyramides d'assiettes sales qui moisissent dans l'évier, en finir avec la vapote, relire Le Rouge et le Noir, éviter de faire un drame à chaque repas de Noël, s'inscrire à un cours de yoga, jeter cette horreur de vieux pull mité que vous vous traînez depuis l'adolescence... Ça ne sert à rien de vous monter la tête ni de vous autopromettre la lune, puisqu'en votre for intérieur, vous savez déjà que vous allez échouer à tenir ne serait-ce qu'une seule de vos bonnes résolutions de début d'année pendant plus de deux semaines –ou de trente pages. 

Autant stopper tout de suite cette mascarade et se fixer des objectifs raisonnables, comme suivre à la lettre nos quelques conseils de bonne conduite langagière, qui ne demandent qu'un poil de jugeote et une pointe de concentration. Brillez de mille feux dans les dîners, et gardez pour vous votre part d'ombre.

1. Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué?

S'il est une perle que l'on retrouve dans pas mal de discours en mal d'inspiration, c'est bien «au jour d'aujourd'hui». Un pléonasme qui saute pourtant aux yeux par son énormité, mais qui semble être apprécié pour la façon qu'il a d'instaurer une ambiance solennelle dans une petite salle, de créer un suspense... et surtout de remplir le vide. Sans compter qu'aujourd'hui est déjà un pléonasme en soi, «hui» signifiant «jour» en vieux français, ce qui fait de «au jour d'aujourd'hui» une sorte de poupée russe pléonasmique!

Autre sale manie du langage courant, la formule «incessamment sous peu», bien souvent utilisée sans la moindre pointe d'ironie, squatte de plus en plus nos boîtes mail, là encore comme si cette formulation empesée était garante du sérieux de celui qui l'utilise vis-à-vis du destinataire...

2. Êtes-vous sûr(e) de ce que vous dites?

C'est dans les gros titres des journaux, il faut l'avouer, qu'on tombe souvent sur une des expressions les plus incomprises de la langue française: «dans l'oeil du cyclone». Utilisée pour indiquer que tel responsable politique, tel sportif ou telle personnalité suffisamment célèbre pour qu'on s'y intéresse se trouve au centre d'un conflit ou au cœur d'un scandale, autrement dit en pleine tourmente, cette métaphore laisse supposer que l'oeil du cyclone serait une zone particulièrement mouvementée et dangereuse.

Or, c'est tout le contraire: si vous vous retrouvez un jour au centre d'un tourbillon de vents violents, vous remarquerez, non sans une certaine pointe d'angoisse, que tout y est étrangement calme et que le ciel est terriblement bleu. Au sens figuré, être dans l'oeil du cyclone signifie donc être dans une situation au calme trompeur, comme celui qui précède la tempête.

Autre expression qui s'est taillée une place de choix dans le prêt-à-parler médiatique et qui elle aussi est assez souvent utilisée à contresens, une «coupe sombre» accompagne en général les mauvaises nouvelles de l'actualité économique. D'une entreprise moribonde qui licencie une grande partie de ses employés, on dira qu'elle a effectué une coupe sombre dans ses effectifs.

En sylviculture, cette expression désigne pourtant une opération qui consiste à n'abattre qu'un petit nombre d'arbres, de manière à conserver un sous-bois dense, donc sombre, à l'inverse d'une «coupe claire», qui consiste elle à créer de grandes percées dans un massif, de manière à favoriser l'ensoleillement des arbres restants. La cause de ce contresens banal est certainement liée à la charge négative que l'on attribue spontanément à l'adjectif «sombre».

Autre formule imagée qui prête souvent à confusion, «tirer les marrons du feu» nous vient tout droit d'une fable de La Fontaine un peu oubliée, Le Singe et le Chat, qui relate les misères d'un félin qui s'échine à voler des marrons braisés tandis que le singe s'en gave. Celui qui tire les marrons du feu n'est donc pas un profiteur, celui qui tire la couverture à son avantage, comme on le croit à tort parfois, mais bien celui qui se fait berner en accomplissant le sale boulot au profit d'une autre personne.

On est aussi souvent tenté de qualifier de «Bérézina» la défaite cuisante d'une équipe sportive ou l'échec total d'un projet. L'exemple donné par Larousse est celui d'une «Bérézina électorale». Pourtant, et peu semblent le savoir, la bataille de la Bérézina, du nom de la rivière russe face à laquelle Napoléon et ses troupes se retrouvèrent bloqués durant la campagne de Russie en 1812, n'est pas une défaite mais une victoire militaire française.

La Grande Armée réussit en effet à franchir la rivière et l'Ambassade de France à Minsk, en Biélorussie, continue chaque année, au mois de novembre, de commémorer le franchissement de la Bérézina... Pourtant, force est de constater que cette bataille particulièrement sanglante est injustement devenue le symbole du désastre militaire que fut la campagne de Russie.

Gardons le meilleur pour la fin de cette série de contresens : l'expression «faire long feu» se réfère à l'origine au maniement des fusils à mèche. Comme l'écrit Le Robert : «se dit d'une cartouche dont l'amorce brûle trop lentement, de sorte que le coup manque son but». Au figuré, faire long feu désigne donc échouer, et non pas durer, comme on l'entend souvent dans le langage courant. Jusque là, rien de bien compliqué.

Mais, et c'est là que ça se corse, plusieurs spécialistes de l’étymologie s'accordent en même temps sur le fait que la formulation «ne pas faire long feu» signifierait bel et bien ne pas durer. Ce qui donne lieu à un drôle de paradoxe langagier, comme le soulignent les correcteurs du Monde sur leur blog Sauce piquante, consacré aux curiosités de la langue française:

«Ipso facto, si "ne pas faire long feu" signifie "ne pas durer longtemps", faire long feu, c'est... durer. […] "Faire long feu" signifiera donc aussi bien "durer" que "ne pas durer". Un beau cas d'énantiosémie (deux sens opposés ou contradictoires pour un même mot)!»

3. Vous écoutez-vous parler?

Certaines expressions du langage courant sont de pures inepties. À l'image de la métaphore extrêmement populaire «aux quatre coins de la Terre» (variantes: aux quatre coins du globe, aux quatre coins du monde) et de sa délicieuse cousine «aux quatre coins de l'Hexagone». Est-il nécessaire de rappeler que la Terre est ronde et qu'un hexagone a six angles?

Et puis, il y a le comble: la célèbre formule «à l'insu de son plein gré», attribuée au coureur cycliste Richard Virenque par les Guignols de l'Info, parodiant ses dénégations peu convaincantes face aux accusations de dopage. Cette formule sans queue ni tête résulte de l'assemblage sauvage de deux expressions, la première signifiant «sans qu'on le sache», la deuxième «volontairement».

Ceux qui emploient cette expression-culte le font donc presque toujours pour rire. Et le comble du comble, c'est quand quinze après l'affaire Festina, à un journaliste qui lui demande s'il a été dopé «à l'insu de son plein gré», un autre coureur cycliste, Laurent Jalabert, répond avec le plus grand sérieux:

«Dopé peut-être, à l'insu de mon plein gré non, parce que je n'ai jamais participé à une quelconque organisation de dopage.»

Preuve que cette absurdité a de beaux jours devant elle.

Annabelle Georgen

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