CultureCulture

«Les garçons et Guillaume, à table!»: Guillaume Gallienne ou les angoisses du genre

Charlotte Pudlowski, mis à jour le 08.11.2016 à 18 h 23

Le succès du premier film du comédien nous dit beaucoup des débats qui agitent la société française, entre mariage pour tous et dualité sexe/genre.

«Les garçons et Guillaume, à table!», de Guillaume Gallienne.

«Les garçons et Guillaume, à table!», de Guillaume Gallienne.

Cet article contient des spoilers sur le film. Mais que vous connaissez déjà si vous avez en tête le point de départ de l'intrigue.

Les garçons et Guillaume, à table!, de Guillaume Gallienne a réalisé le meilleur démarrage de l’année pour un film français. Le mercredi 20 novembre, jour de sa sortie, le film a été vu par 69.342 spectateurs en France.

L’Observatoire de satisfaction des spectateurs, qui recueille l'avis des spectateurs à la sortie des salles, a obtenu un taux de satisfaction de 95% et de haute satisfaction de 75%. Par exemple, Intouchables était à 78% de haute satisfaction: à peine plus haut.

Il y a évidemment dans ce succès l'effet de la campagne marketing et de la promotion sur la durée puisqu’une pièce de théâtre de 2010 est à l'origine du film. Il y a aussi la sélection à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes, le succès critique, la personnalité touchante de Guillaume Gallienne et sa double image, un exploit, d’acteur à la fois populaire et labellisé «de la Comédie française».

Mais il y a aussi quelque chose de très propre à l’histoire de ce film: celle d’un garçon qui croit être une fille, que sa famille croit gay et qui finit marié à une jeune femme, bien dans la norme. Elle dit exactement les angoisses dans lesquelles la société française se vautre.

Certains ont jugé que cette histoire traduisait l’homophobie latente de notre société, comme Julien Kojfer, blogueur de Ferme ton gueule:

«Face à un univers gay dépeint comme le septième cercle de l’enfer —ses seuls représentants dans le film sont trois Arabes de banlieue agressifs adeptes des gang bangs et un étalon obsédé par la propreté et sa musculature grotesquement saillante—, la femme révélatrice de l’hétérosexualité est filmée comme un ange salvateur qui vient libérer notre héros de ses abjects tourments.»

Les homos ne sont pas les seuls caricaturés

Le film, assez drôle, assez touchant, n’est effectivement pas toujours très subtil. Mais les homosexuels ne sont pas les seuls à être caricaturés: le père qui ne voit la virilité qu’à travers le foot et l’aviron, les frères homophobes qui se moquent de Guillaume, les filles en pension qui regardent les garçons nager en bavant devant leurs muscles, les psys qui s’endorment, les Anglais si déjantés et libres par rapport aux Français…

Ce qui est vrai, néanmoins, c’est que l’hétérosexualité du personnage, Guillaume, est une sorte de délivrance à la fin. Il est enfin amoureux, il n’est plus homosexuel, il n’est plus du côté du bizarre, il n’est plus du côté de la différence. Il est normal.

Ce que peuvent se dire les spectateurs en voyant le film n’est pas ce que suggère le film (ne mettez pas les gens dans des cases) mais: si mon fils porte des jupes, il n’est pas perdu. Si j’ai l’impression d’être une fille alors que je suis un garçon, je ne suis pas perdu. Si tel proche est efféminé, peut-être qu’il est hétéro quand même.

Sous un article du Parisien, un commentateur faisant l’éloge du film disait même: «Il va permettre a plein de jeunes en crise identitaire de se rassurer!»

Ce film est rassurant pour beaucoup de spectateurs, pas parce qu’il dit «Ne vous inquiétez pas, vous n’êtes pas forcément homo», mais parce que ceux qui le désirent peuvent en tirer ce message-là.

Peur d'une perte de repères

Le débat sur le mariage pour tous en France a beaucoup inquiété. Ceux qui étaient contre, pour avoir tort, n’en éprouvaient pas moins une angoisse réelle, qui s’affichait dans tous les slogans plus ou moins homophobes qui circulaient:

«La famille, c’est sacré, il faut la respecter!»

«Sodome, Gomorre, culture de mort!» (sic)

«2 pères, 2 mères, bonjour les repères...»

Ils avaient peur que tout bascule. Quand Christine Boutin déclarait: «Je suis pour ma part persuadée que le mariage et l'adoption pour les homosexuels sont une bombe à retardement. C'est la destruction de la société qui est en cause. C'est une question de civilisation», c’est cette même peur d'une perte de repères qui transparaissait. Une homophobie bien sûr, mais à comprendre aussi au sens littéral: la peur de l’homosexualité. La peur qu’elle engloutisse tout.

Pour les inquiets, le film de Gallienne peut être lu aussi comme ça: même quand on croit que quelqu’un est homosexuel, même quand on en est sûr, il s’avère parfois hétéro.

Pas d'érotisation

L’autre film le plus médiatisé de l’année sur l’homosexualité était La Vie d’Adèle. Un chef d’œuvre, mais qui ne passera pas à 20h50 sur TF1.

De très longues scènes de sexe. Une interrogation vertigineuse sur l’universalité du désir qui disait, en substance l’identité entre une personne hétérosexuelle et une personne homosexuelle. Qu’entre l’autre et soi, il n’y a pas une feuille de papier à cigarette. Et quand l’autre fait peur cette mêmeté est déstabilisante.

Guillaume et les garçons, à table! évite soigneusement tout passage à l’acte. Dans le film (pas comme dans la vie), Guillaume tombe amoureux d’une femme sans avoir coucher avec un homme. Le spectateur peut rentrer chez lui tranquille. Son héros est «100% hétérosexuel», selon l’expression de la mère.

Sexes et genres

Pourtant le film de Guillaume Gallienne peut aussi être lu de façon progressiste: comme le refus des cases. Comme la mise en application de ce que ses détracteurs appellent «la théorie des genres» bien que ce ne soit absolument pas une théorie.

Le sexe féminin ou masculin est le vagin ou le pénis. Le genre féminin ou masculin est ce qui est construit socialement: le rose ou le bleu.

Guillaume Gallienne dit, face à un père qui voudrait qu’il soit plus garçon en faisant du sport, qu’il peut croiser les jambes, avoir la même démarche que sa mère, se faire des permanentes, vouloir aller à des dîners de filles et être un garçon. Il rappelle que les carcans dans lesquels on enferme les garçons comme les filles sont étouffants, que la norme est excluante et prouve qu’elle est mouvante.

Mais c’est sous doute le succès du film plus que le film lui-même qui est parlant: il dit à quel point la société française est agitée par ces sujets.

C.P.

Charlotte Pudlowski
Charlotte Pudlowski (741 articles)
Rédactrice en chef de Slate.fr
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte