Bob Dylan mis en examen en France pour «injure» et «provocation à la haine»

Bob Dylan. REUTERS.

Bob Dylan. REUTERS.

Cette information a été rapportée par l'AFP quelques jours après que Slate.fr a confirmé de plusieurs sources l'existence d'une plainte contre le musicien, révélée par la presse croate.

L'AFP a annoncé de source judiciaire, lundi 2 décembre, que Bob Dylan avait été mis en examen mi-novembre pour «injure» et «provocation à la haine», à la suite d'une plainte dont Slate.fr avait confirmé l'existence de plusieurs sources le 28 novembre après sa révélation par la presse croate.

Le Conseil représentatif de la communauté et des institutions croates de France (CRICCF) a porté plainte avec constitution de partie civile devant le Tribunal de grande instance de Paris contre l'auteur de Like A Rolling Stone et le directeur de la publication de l’édition française du magazine Rolling Stone pour incitation à la haine raciale, affirmait le 22 novembre le Slobodna Dalmacija, un quotidien croate, relayé en anglais par le site Croatian Times.

Une information dont nous avions obtenu confirmation auprès du TGI de Paris ainsi que de deux des parties, le CRICCF et l'éditeur de Rolling Stone, tandis que la branche française de Sony Music, maison de disques de Dylan, nous avait affirmé ne pas être au courant, position qu'elle a maintenue auprès de l'AFP après la mise en examen du chanteur.

«Les juifs peuvent sentir le sang nazi et les Serbes le sang croate»

La nouvelle a de quoi faire tiquer quiconque connaissant un tantinet Bob Dylan, aussi bien connu pour sa carrière musicale que pour son engagement politique, notamment en tant que farouche défenseur des droits civiques des Afro-Américains. Comment celui qui a joué devant le Lincoln Memorial juste après que Martin Luther King ait prononcé son I Have a Dream, celui qui, au printemps dernier encore, était jugé trop pacifiste pour mériter la Légion d’Honneur (laquelle lui fut malgré tout décernée le 13 novembre), comment le Bob Dylan peut-il se retrouver accusé d’incitation à la haine raciale?

Tout est parti d’une de ces interviews-fleuve que le musicien n’accorde qu’une ou deux fois par décennie, en l’espèce à l’édition étasunienne de Rolling Stone, en septembre 2012, à l'occasion de l'album Tempest. Dans cet entretien, traduit le mois suivant dans le numéro 47 de l'édition française, Dylan est interrogé sur sa vision de l'Amérique d'aujourd'hui par rapport à celle de la guerre de Sécession:

«Le problème, c’est que ce pays est trop obsédé par la couleur de peau. [...] Les Noirs savent que certains Blancs n’auraient jamais abandonné l’esclavage, que si on les avait laissé faire, ils seraient encore sous leur joug, et ils ne peuvent pas faire semblant de l’ignorer. Si vous avez du Ku Klux Klan dans le sang, les Noirs peuvent le sentir, même encore aujourd’hui. Tout comme les juifs peuvent sentir le sang nazi et les Serbes le sang croate.»

Deux épisodes sanglants

«Il s’agit d’une incitation à la haine. On ne compare pas les criminels croates, on compare tous les Croates. Mais nous n’avons rien contre Rolling Stone comme revue ou Bob Dylan comme chanteur», nous expliquait fin novembre Vlatko Marić, le secrétaire général de la CRICCF, membre du Congrès croate mondial.

À défaut d’entendre les explications de l'auteur de Like A Rolling Stone sur cette interview, on peut relier ses propos à deux épisodes sanglants de l'histoire des Balkans. Le premier est le génocide conduit par le régime des oustachis qui, alors que la Croatie n’était qu’un état-satellite du IIIe Reich, a construit vingt-quatre camps de concentration (en particulier, le camp d’extermination de Jasenovac, surnommé «l’Auschwitz croate») où furent déportés des centaines de milliers de Serbes entre 1940 et 1945. Le président croate Ivo Josipović a rendu hommage aux victimes de Jasenovac en 2011; son prédécesseur, Stjepan Mesić, avait quant à lui été accusé de minimiser la gravité des faits.

Le second épisode est le conflit entre les deux pays lors de la guerre qui a provoqué l'éclatement de la Yougoslavie dans les années 1990. La guerre de Croatie, opposant celle-ci à la Serbie, a duré cinq ans, fait 20.000 morts et 500.000 réfugiés, et provoqué le renvoi devant le Tribunal Pénal international pour l’ex-Yougoslavie de nombreux dignitaires des deux camps, dont notamment trois militaires croates, Mladen Markač, Ivan Čermak et Ante Gotovina, qui ont finalement été acquittés.

Laurent Pointecouteau

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