Non Gabriel Matzneff, la pédophilie n'est pas un «style de vie»

Capture d'écran de Gabriel Matzneff, invité chez Bernard Pivot.

Capture d'écran de Gabriel Matzneff, invité chez Bernard Pivot.

A la suite de la remise du Renaudot à Gabriel Matzneff, des mécontentements se sont fait entendre. Gabriel Matzneff les traite de délateurs. Il a tort.

De même que nous nous étions émus, à Slate, de voir que Gabriel Matzneff, qui affiche clairement ses rapports sexuels avec des mineurs, parfois des enfants de moins de 10 ans, puisse recevoir le prix Renaudot essai (essai, pas roman), des pétitions se sont élevées pour lui voir retirer ce prix. L’écrivain en est mécontent. Il l’écrit dans Le Point – dont il est le collaborateur régulier, et dont le directeur, Franz-Olivier Giesbert, fait partie des jurés du prix Renaudot:

«Juger un livre, un tableau, une sculpture, un film non sur sa beauté, sa force d'expression, mais sur sa moralité ou sa prétendue immoralité est déjà une spectaculaire connerie, nos amis italiens diraient una stronzata megagalattica, mais avoir en outre l'idée malsaine de rédiger ou de signer une pétition s'indignant du bel accueil que des gens de goût font à cette oeuvre, une pétition dont l'unique but est de faire du tort à l'écrivain, au peintre, au sculpteur, au cinéaste, est une pure dégueulasserie.»

(Pour rappel, cet homme qui emploie les mots «idée malsaine» et «dégueulasserie», c’est le même qui écrit: «Les petits garçons de onze ou douze ans que je mets ici dans mon lit sont un piment rare.»)

Il poursuit:

«Les délateurs ont toujours existé, et sous l'occupation allemande les lettres de dénonciation s'entassaient sur les bureaux de la Gestapo ou de la Milice.»

(Matzneff est friand des points Godwin).

Et encore:

«Ces misérables sycophantes ne sont pas tous idiots, ils savent aussi bien que moi qu'en art, et notamment en littérature, tout est sujet, qu'il n'y a pas de grands et de petits sujets, de sujets nobles et de sujets ignobles; qu'un écrivain, c'est une sensibilité modelée par une écriture, un univers soutenu par un style. Que l'art n'a rien à voir avec la morale, absolument rien. […] Ces zozos citent des extraits "scandaleux" de mes livres, toujours les mêmes, qu'ils ont sans doute dénichés sur Internet, mais je ne crois pas qu'ils aient mes livres dans leur bibliothèque; je crois qu'ils n'ont pas de bibliothèque, qu'ils n'aiment ni la beauté, ni la liberté, ni l'art. Ce qu'ils aiment, c'est haïr, c'est dénoncer, c'est ameuter les foules anonymes d'Internet contre un homme seul.

J'ignore quelle tronche peuvent avoir ces brûleurs de livres. Je les imagine assez bien sous le trait du type qui a tiré au fusil sur un photographe de Libération […]»

D’abord je voudrais rassurer Matzneff: j’ai une bibliothèque.


Ça c'est celle de ma chambre.

Ensuite je voudrais qu'il se souvienne de la différence entre délation et dénonciation. Outre le fait que dénoncer les juifs pendant la guerre, c'était les promettre aux camps de concentration et à la mort, et que dénoncer le Renaudot remis à Matzneff ne porte à aucune conséquence (on va dire que je pinaille, mais j'ai le sentiment que la distinction n'est pas si mince), il n'y a rien dans la dénonciation des écrits de Matzneff de secret, de caché, de sournois. Matzneff revendique ses goûts pour les enfants. Les pétitions s'en indignent. Les articles sur le sujet sont signés.

Surtout, je voudrais comprendre cet argument selon lequel «l'art n'a rien à voir avec la morale». Qui dit le contraire aujourd’hui? Qui dit qu’une œuvre, pour être belle, devrait être conforme à une idéologie? Personne ne dit: Polanski a été accusé d’abus sexuel sur mineur, donc Le Pianiste est un film horrible. Cantat a été condamné pour homicide involontaire, ses chansons sont devenues affreuses.

Mais ce n’est pas parce qu’un artiste écrit/chante/réalise des œuvres d’importance, que son rôle de citoyen en est diminué. Et que respecter la loi n’est pas impératif pour lui. On écrit parfaitement bien depuis les prisons françaises. Les éditeurs peuvent venir chercher des textes au parloir, rien ne les empêche de les publier. Les jurés littéraires ne sont pas obligés de les honorer.

Céline, l’antisémite primé

J’aime quand on brandit Céline comme argument:

Mais le Renaudot qui vient d’être attribué à Matzneff n’a rien à voir. Il récompense un livre, un essai, qui contient des passages odieux sur la pédophilie.

Le Renaudot remis à Céline en 1932 pour Voyage au Bout de la Nuit ne couronnait pas un essai antisémite. Mais un roman, qui ne l’était pas. Et aucun doute n’existait sur l’idéologie de Céline, qui a été condamné par la justice française.

Par ailleurs, mais c’est un autre problème, Céline est indispensable à la littérature française. Gabriel Matzneff ne l’est pas.

La pédophilie, une question de point de vue

Dans sa tribune du Point, Matzneff se plaint d’être cloué au pilori pour ses mœurs. Mais Matzneff n’est pas vilipendé pour ses mœurs, ni son «style de vie». La pédophilie n’est pas un style de vie. Comme nous le rappelions sur Slate: l'abus sexuel sur mineur comprend toute relation sexuelle entre un adulte et un mineur de quinze ans, que ce dernier se dise consentant ou non et que «la contrainte morale peut résulter de la différence d'âge existant entre une victime mineure et l'auteur des faits et de l'autorité de droit ou de fait que celui-ci exerce sur cette victime».

Matzneff revendique ses actes pédophiles. Il ne s’agit pas, pour ses détracteurs, de faire preuve comme il le prétend de «ringardise venimeuse» en le lui reprochant. La ringardise est du côté de ceux qui croient que la pédophilie n’est pas si grave. Que les enfants restent ces «petits pervers polymorphes» décrits par Freud et qu’à ce titre, il n’y a pas d’âge pour leur mettre un pénis dans le cul. Mais si, il y en a un. Déterminé par la loi française, et non la morale populaire.

C.P.

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