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Peut-on encore raconter des histoires d’amour?

Keira Knightley, Matthew MacFadyen dans l'adaptation d'«Orgeuil et Préjugés» de Joe Wright, © Mars Distribution

Quand j’ai rencontré Richard Curtis, le scénariste de Coup de foudre à Notting Hill, réalisateur de Love Actually, il y a quelques semaines, à l'occasion de la sortie d'Il était temps, nous avons notamment discuté de la possibilité de trouver des nouveaux obstacles dans les histoires d’amour –ces obstacles que les deux protagonistes principaux doivent surmonter pour finir heureux ensemble. Etre déjà marié n'est plus un problème (le divorce existe), les différences de couleur de peau non plus (du moins pas officiellement), Skype et Easy Jet ont amoindri le problème de distance. Même la sexualité est de moins en moins tabou: Maurice, d’E.M. Forster, n’aurait pas de sens aujourd’hui.

L’un des personnages de Jeffrey Eugenides dans Le roman du mariage, posait la même question du roman post-divorce. Et Eugenides lui-même, par ailleurs auteur de Virgin Suicides et de Middlesex, expliquait en 2004 sur Slate.com:

«Quel est LE grand sujet du roman? Le mariage bien sûr. Dans les pays occidentaux, nous avons perdu ce sujet-là. Les mariages ne sont plus arrangés. Le divorce n’est plus impensable. Vous ne pouvez pas jeter votre héroïne sous un train, parce qu’elle vient de quitter son mari et de gâcher ainsi sa vie. Aujourd’hui votre héroïne se contenterait de se battre pour la garde des enfants puis de se remarier.»

Les romanciers indiens ou jordaniens, à l’inverse, arguait le romancier, peuvent se féliciter d’avoir encore cet enjeu à explorer.

Mais le noyau du roman n’est-il pas l’amour plus que le mariage? Les enjeux sont ailleurs que dans ce contrat: la complexité est davantage dans l’esprit des amoureux que dans les obstacles extérieurs, expliquait Curtis en parlant du cinéma.

C’est le même constat que fait Adelle Waldman, qui se penche sur la question dans le New Yorker. La romancière, qui a publié en août 2013 aux Etats-Unis The Love Affairs of Nathaniel P, pose la question autrement et demande «où se trouve le pouvoir de la narration: est-il imputable aux contraintes sociales dans lesquelles les personnages sont enfermés?» Ou les grands romans d’amour pré-XXe siècle parlant d'amour via le mariage «reposent-ils plutôt, comme tant de romans contemporains, sur des drames psychologiques internes aux personnages?» Evidemment: deuxième réponse.

Waldman prend pour exemple Madame Bovary. Elle cite ce passage:

«Alors, sûr d’être aimé, [Rodolphe] ne se gêna pas, et insensiblement ses façons changèrent. Il n’avait plus, comme autrefois, de ces mots si doux qui la faisaient pleurer, ni de ces véhémentes caresses qui la rendaient folle; si bien que leur grand amour, où elle vivait plongée, parut se diminuer sous elle, comme l’eau d’un fleuve qui s’absorberait dans son lit, et elle aperçut la vase. Elle n’y voulut pas croire; elle redoubla de tendresse; et Rodolphe, de moins en moins, cacha son indifférence.»

L’histoire d’Emma Bovary est moins l’histoire d’une jeune femme enfermée dans un mariage dont elle ne peut sortir, que celle d’une jeune femme qui ne trouve pas l’amour, qui ne se sent pas aimée correctement, dont la vie n’est pas à la hauteur de ses lectures, dont les aspirations vont au-delà de Rouen et des hommes qui l’entourent. C’est l’histoire d’une mélancolie maladive enfermée dans une réalité étriquée. Rien de propre au XIXe siècle. Rien de propre à une époque où le divorce n’existait pas.

Il en va de même pour les romans de Jane Austen, comédies sociétales, qui semblent toujours se concentrer sur le mariage. C’est le cas d’Orgeuil et Préjugés. Tout le but de la famille Bennet est de trouver des maris aux jeunes filles qui grandissent. Mais tout l’intérêt sentimental de l’histoire d’Elizabeth n’est pas de trouver le bon mari parce qu’elle sera coincée avec lui. C’est de déjouer les apparences, de montrer la façon dont les sentiments évoluent, dont les gens se trompent, dont les attentes déçoivent. D’où le fait que Darcy, homme idéal s’il en est, a d’abord l’air d’un pauvre type odieux. Ce qui est aussi bien valable à l’époque d’Adopte un mec qu’à celle des promenades en calèche. 

La question peut paraître simple, mais les romanciers contemporains ont besoin de se souvenir de la réponse en permanence, pour s’autoriser à raconter des histoires d’amour. On n'en a jamais assez.

C.P.

PS: bande de petits trolls, je sais que vous allez dire qu'il y a plein de grandes histoires contemporaines. Aux Etats-Unis, soit. En France, moins soit. Et de toute façon, je trouve qu’on en manque quand même, voilà.

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