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Séries américaines de l'automne: pourquoi les vieux sont de retour

Sébastien Mauge, mis à jour le 26.11.2013 à 18 h 26

Les nouveautés américaines de la rentrée mettent souvent en scène des personnages d’adultes trentenaires aux prises avec le retour étouffant d’un ou de deux parents dans leur quotidien. Tentative d'explication du phénomène en trois points.

«Back in the Game» (20th Century Fox Television)

«Back in the Game» (20th Century Fox Television)

Au printemps dernier, une série passée inaperçue, et rapidement annulée par la chaîne américaine Fox, avait pour titre ce que l’on peut considérer désormais comme le leitmotiv des comédies américaines de la rentrée: How to Live with Your Parents (For the Rest of Your Life), soit «Comment vivre avec ses parents (pour le reste de votre vie)». Parmi la petite quinzaine de nouveautés comiques proposées depuis le mois de septembre, la moitié met effectivement en scène des personnages d’adultes trentenaires aux prises avec le retour étouffant d’un ou de deux parents dans leur quotidien.

Voici trois tentatives d’explication de ce phénomène de résurgence gériatrique qui, n’en déplaise aux mauvaises langues, n’a pour une fois rien à voir avec la mode des zombies. Quoi que…

1. La crise familiale plutôt que la crise économique

Le regroupement familial dans les séries est souvent une conséquence de la crise. Il y a trois ans, la série Raising Hope, dont la quatrième saison vient de commencer, a été l’une des premières à exposer cet état de fait de manière hilarante avec son héros, Jimmy, jeune homme sans ambition qui élève sa fille chez des parents tellement pauvres qu'ils squattent la maison de l'arrière-grand-mère sénile.

Depuis, le schéma est quasiment toujours le même: un jeune parent célibataire en situation professionnelle précaire doit solliciter ou être obligé d’accepter l’aide de ses géniteurs pour subvenir aux besoins de son enfant. Cela signifie soit accueillir Papy et/ou Mamie, soit s’installer chez eux.

C’était le cas dans How to Live with Your Parents, ça l’est aussi dans les récentes Mom et Back in the Game. La première met en scène Anna Faris, modeste serveuse et ancienne junkie, contrainte de s’appuyer sur une mère alcoolique qui l'a élevée en pontillé pour remettre de l’ordre dans sa vie. La seconde (annulée après dix épisodes) voit une jeune divorcée vivre avec son enfant aux crochets d’un père acariâtre auquel James Caan prête son cabotinage un poil caricatural.

Pour faire face à la crise, la seule solution serait donc de se recroqueviller dans le cocon a priori douillet du bercail, réunir les générations malgré leurs nombreuses différences et s’engueuler sous le même toit plutôt que d’être à la rue sans personne à qui parler. Une mine d’or pour les scénaristes, qui orchestrent ces crises familiales pour déclencher la crise de rire chez le téléspectateur et lui faire oublier la vraie crise du monde extérieur.

Mais sous le divertissement, le constat est édifiant: être adulte ne suffirait plus pour voler de ses propres ailes. Ce qui nous amène au deuxième point.

2. Une génération en manque de repères

On assiste donc à un retour en force de la famille dans la comédie américaine. Toute puissante dans les années 80 et au début des années 90, elle avait quelque peu laissé sa place aux groupes d’amis, de Friends à How I Met Your Mother, et aux cas singuliers comme Modern Family qui, comme son nom l'indique, s'oppose à la représentation familiale classique (couple homosexuel, différence d'âge, mixité des origines...).

Puis est arrivée la «Génération Y». Peu importe ce que l’on pense de cette catégorisation sociologique très en vogue ces derniers temps, force est de constater que certains personnages principaux des sitcoms de la rentrée correspondent au profil: des trentenaires plus ou moins cyniques, en phase avec les technologies et la communication contemporaines, remettant en cause l’autorité et la transmission parentales mais souffrant d’un manque de repères affectifs indéniables.

Dans Dads, Seth Green et Giovanni Risibi interprètent deux jeunes pères immatures et plutôt antipathiques, développeurs de jeux vidéo (comme par hasard!), qui vont enfin régler leur Œdipe au contact de leurs paternels pathétiques. Dans The Millers, Will Arnett (le GOB d’Arrested Development), journaliste à succès, voit ses parents débarquer après le départ de sa femme.

Ces confrontations contrariées ont un relent un peu réactionnaire, il faut bien le reconnaître, et offrent d’ailleurs des shows de piètre qualité. La famille se venge d’avoir été petit à petit mise de côté. Les aînés sont perdus dans le monde moderne de leurs enfants mais semblent être toujours les seuls à pouvoir guider ces derniers vers le bonheur. Dur à avaler, mais logique quand on regarde le passé.

3. Une suite aux séries familiales des années 1980

Souvenez-vous de La fête à la maison, Madame est servie, Quoi de neuf docteur?, le Cosby show, Ricky ou la belle vie ou même Charles s’en charge. Tout le monde vivait sous le même toit. Les parents, les oncles et tantes, les figures paternelles de substitution transmettaient des leçons de vie et des valeurs à de jeunes enfants joués par des acteurs qui, pour certains, ont ironiquement plutôt mal tourné par la suite (le casting d’Arnold et Willy, notamment).

Et si ce revival gâteux n’était au fond qu’une tentative désespérée de recréer ces grandes baraques pleines d’amour autour des enfants de ces vieilles comédies, devenus adultes à leur tour, mais qui ont toujours autant besoin d’aide pour exister? Ou comment réutiliser les mêmes recettes dans un emballage contemporain calqué sur les préoccupations propres à ces nouveaux trentenaires, cœur de cible des annonceurs publicitaires.

Paradoxe savoureux: la série qui s’en sort le mieux est celle qui opère le chemin inverse. En jouant sur les références aux années 80 de manière claire et honnête, The Goldbergs tire effectivement son épingle du jeu: son créateur, Adam F. Goldberg, nous propose avec une sincérité non feinte de revisiter les aventures hystérico-comiques de sa propre famille dans les eighties.Un retour vers le futur malin qui bénéficie d’un humour et d’un recul ironique qui, sans être révolutionnaires, peuvent être considérés comme modernes.

C’est la seule éclaircie notable dans ce bien triste constat. Et ce n’est pas le retour annoncé de Bill Cosby, 76 ans au compteur, qui risque de changer la donne. Il faut se rendre à l’évidence, les vieux refusent de mourir. Et si ils y parviennent un jour, il y a fort à parier qu’ils reviendront dans une série de zombies pour expliquer à leurs enfants non plus comment vivre mais… comment mourir! Les mauvaises langues avaient donc bien raison…

Sébastien Mauge

Sébastien Mauge
Sébastien Mauge (6 articles)
Exploitant d'une salle de cinéma art-et-essai et journaliste
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