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Renaudot essai à Gabriel Matzneff: le scandale n’aura pas lieu

Capture d'écran: Gabriel Matzneff dans «Tout le Monde en parle» sur France 2, diffusé le 16 mars 2002.

Capture d'écran: Gabriel Matzneff dans «Tout le Monde en parle» sur France 2, diffusé le 16 mars 2002.

Lundi 4 novembre, alors que la presse se focalisait sur Pierre Lemaitre, à qui venait d’être remis le prix Goncourt, et dans une moindre mesure à Yann Moix, qui se voyait décerné le prix Renaudot, Gabriel Matzneff devenait lauréat du Renaudot essai dans une quasi indifférence. Il y avait pourtant beaucoup à dire sur ce reliquat d'une époque où la pédophilie était parfois considérée comme une opinion personnelle.

L’apologie du Troisième sexe

Gabriel Matzneff, sans doute peu connu des jeunes générations, l’est bien plus de ceux qui avaient déjà l’âge de s’intéresser à la littérature dans les années 1970, quand l’écrivain, essayiste, romancier, journaliste (collaborateur du Point), aujourd’hui âgé de 77 ans, publia Les Moins de seize ans. Il y expliquait son amour pour les très jeunes adolescents:

«Ce qui me captive, c’est moins un sexe déterminé que l’extrême jeunesse, celle qui s’étend de la dixième à la seizième année et qui me semble être —bien plus que ce qu’on entend d’ordinaire par cette formule— le véritable troisième sexe.»

A l’époque, dans ce livre notamment, Matzneff défendait sans complexe ses goûts pour les jeunes gens. Lors de sa publication, il était venu expliquer sur le plateau d’Apostrophes que «rien ne peut arriver de plus beau et de plus fécond à un adolescent et une adolescente qu’un véritable amour avec quelqu’un de son âge mais aussi peut-être avec un adulte qui l’aide à se découvrir soi-même».

Il dit bien plus tard, en 2011:

«Dans les années 1970, il existait en France une certaine liberté de mœurs, d’esprit, qui a depuis disparu.»

Après le scandale des Moins de seize ans, quelques autres: la publication d’Ivre du vin perdu, roman racontant son histoire d’amour avec une adolescente; l’évocation dans Mes Amours décomposés, journal des années 1983-84 d’«un joli gamin, pétillant de malice, parlant un bon anglais, écolier bien propre, treize ans», qu’il rencontre en Asie:

«Il n’a pas voulu que je le baise, mais il m’a sucé à merveille et m’a fait jouir.»

Il y écrit aussi:

«Les petits garçons de onze ou douze ans que je mets ici dans mon lit sont un piment rare.»

Puis sa mise en cause dans l’affaire du Coral (affaire d'abus sexuels sur mineurs) lui vaut d’être renvoyé du Monde. En 1990, il se retire quelques temps de la vie publique.

«Séraphin, c’est la fin!»

Il y est revenu depuis et l’ouvrage qui a reçu le Renaudot essai est un recueil d’articles écrits entre 1965 et 2012. Certains textes sont beaux. La plupart, surannés. Ils rappellent une époque glorieuse, celle où Venise n’était pas engloutie par les touristes à casquettes; mais cette époque est morte et les textes de Matzneff ont une légère odeur de putréfaction. Il évoque Heidegger, le voyage, le christianisme, les rapports hommes-femmes, se laisse aller à quelques points Godwin. Mais son livre ressemble à un aristocrate en robe de chambre de velours rouge, et qui dessous, nu, ne pourrait plus bander.

Ce recueil, dit Matzneff dans la préface, est son dernier. Les membres du Renaudot ont-ils voulu couronner un écrivain qui a longtemps été vanté par ses pairs sans presque jamais recevoir d'éloge? Le couronner un peu tard, alors qu’il sombrait dans l’ignorance générale, pensant que son âge et le temps estompaient le soufre?

Lors de la remise du prix, Matzneff a dit:

«Mon livre évoque le retour de l'ordre moral, la censure du sexuellement et politiquement correct. Des écrivains sulfureux et libres sont indispensables à la respiration de la nation. (...) Je pense que le jury Renaudot m'a récompensé pour l'ensemble de mon travail. Ils ont dû se dire qu'ils ne pouvaient pas me laisser aller vers le Père éternel sans m'avoir couronné.»

Dans Séraphin, l’écrasante majorité des textes ne mentionnent pas même un(e) adolescent(e). On pourrait presque oublier sa réputation. Mais reste un article sur le viol, issu d’une conférence prononcée en 2007. Il y écrit notamment:

«On assiste chez nous (et dans le monde entier) au triomphe de l’hystérie puritaine. (…) Dans la surenchère moralisatrice les tartufes cul-bénits et les tartufes bouffeurs de curés rivalisent d’un zèle flicard. On a brocardé le ministère des Vices et des Vertus créé par les talibans à Kaboul, mais à Paris aussi, depuis des années, nous avons notre ministère des Vices et des Vertus, nous avons nos psychiatres de droite et nos inquisitrices de gauche, nos sycophantes des associations et des media, nous avons nos listes noires, nos appels au lynchage, nos kagébistes de la pensée et des mœurs. En 1942, sur l’étoile jaune, on lisait "juif", aujourd’hui on lit "écrivain sulfureux" (…); mais juif ou sulfureux, le but est le même: diaboliser le porteur de l’étoile jaune, lui imposer silence, l’anathématiser, le détruire».

Contre la coercition

Lors du colloque sur le viol, Matzneff défend des amours consentantes. Il a «horreur de la violence, de la coercition», précise-t-il, oubliant qu'en France, l'abus sexuel sur mineur comprend toute relation sexuelle entre un adulte et un mineur de quinze ans, que ce dernier se dise consentant ou non et que «la contrainte morale peut résulter de la différence d'âge existant entre une victime mineure et l'auteur des faits et de l'autorité de droit ou de fait que celui-ci exerce sur cette victime».

Sa notion de la pédophilie est toute relative. Toujours dans ce même article, il raconte:

«Ces derniers temps, il nous arrive souvent de lire, à la une des gazettes, qu’une professeur à la retraite âgé de quatre-vingt dix ans a été jeté en prison, ayant été dénoncé par de bedonnants et moustachus quinquagénaires qui l’accusent, après quarante ans de réflexion, d’avoir abusé de leur innocence lorsqu’ils en avaient dix. Et, sous un titre affriolant du style "Un violeur pédophile en prison!", nous découvrons un article qui commence par une phrase indignée de ce genre: "Le monstre a ainsi violé plus de 70 collégiens au cours des cinq années qu’il passa dans cet établissement." Le jour où s’ouvre le procès, on découvre que personne n’a été violé, qu’au pire le "monstre" a tripoté quelques popotins, donné à la sauvette quelques baisers, taillé quelques pipes. (…) Bref, beaucoup de bruit pour peu de choses.»

C’est ce livre-là que les jurés du Renaudot (composé notamment de Frédéric Beigbeder, dont Matzneff est l'un des auteurs favoris, de Jérôme Garcin, qui le louait dans une critique dès avril dernier, ou de Franz-Olivier Giesbert qui annonçait les lauréats le 4 novembre) ont choisi de primer.

Peut-être pensaient-ils, comme Matzneff, que «le style n’excuse pas tout, mais [que] le style justifie tout». Matzneff le soutenait en 2002, invité sur le plateau d’Ardisson, après avoir argué de ce que «les livres c’est une chose, les sujets d’un écrivain n’ont en soi aucune importance; que ce soit des adolescents ou des vieilles dames, ou que ce soit les duchesses milanaises de Stendhal ou bien les chats de Léautaud: les sujets sont les sujets. N’importe qui peut écrire sur les adolescentes et n’importe quel peintre peut peindre une adolescente et un chanteur peut chanter sur les adolescentes. L’essentiel c’est le résultat de la chose: est-ce que les livres sont beaux, est-ce que la façon dont j’en parle est intelligente, subtile ? (…) Est-ce que c’est bon ou est-ce que c’est pas bon? C’est un jugement littéraire qu’on peut porter sur un écrivain».

Eternel débat sur la morale et la littérature. Mais il ne s’agit pas de publier ou de lire ou non le grand texte d’un écrivain à la morale douteuse. Il s’agit de primer ou non un texte dont le contenu lui-même est douteux.

On peut se féliciter de ce qu’aujourd’hui, Matzneff est si peu connu que personne ne s’en émeut, quand il fut longtemps invité sur nombre de plateaux télé. Ou bien l’on peut déplorer qu’encore aujourd’hui, faire l'apologie de la «philopédie» terme que Matzneff substitue à la pédophilie, soit acceptable pour les jurés d’un des plus prestigieux prix littéraires. Et qu’à coup sûr, traiter les détracteurs de Matzneff de bien-pensants fonctionnera encore pour les discréditer.

C.P.

Séraphin, c'est la fin, Gabriel Matzneff, éditions de La Table Ronde.

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