CultureCulture

Faut-il supprimer les critiques de livres négatives?

Charlotte Pudlowski, mis à jour le 08.11.2013 à 18 h 31

Novela de amor / Book of love Par Charly Morlock via Fickr License CC.

Novela de amor / Book of love Par Charly Morlock via Fickr License CC.

Aux Etats-Unis, le site Buzzfeed a un nouveau rédacteur en chef chargé des livres: Isaac Fitzgerald. Un journaliste bien familier du Web et rompu à l’exercice de la critique littéraire. Dans une interview au site Poynter, il explique pourtant qu’il envisage une rubrique livres dépourvue de toute critique négative:

«Pourquoi perdre du temps à dire du mal de quelque chose? Tellement de vieux médias le font déjà, s’adonner à la destruction de livres dans des articles au vitriol.»

Selon Fitzgerald, les internautes comprennent que les livres demandent «un travail incroyablement dur aux auteurs, et ils ont du respect pour cela. La communauté d’internautes aimant les livres est extrêmement positive». Il en remet une couche en parlant de la règle de Bambi:

«Si vous n’avez rien de gentil à dire, ne dites rien du tout.»

Les Etats-Unis semblent depuis quelques temps en proie à de grandes interrogations quant au sens de la critique littéraire. C'est ainsi qu'en 2012 déjà, le site Salon, sous la plume de Laura Miller, soulignait le peu d'intérêt des critiques négatives.

«Personne n'a besoin de lire la critique d'un roman médiocre ou mauvaise, dont le lecteur n'aurait jamais entendu parler autrement, et dont il n'entendra probablement jamais parler –et personne n'en a vraiment envie (à Salon, nos chiffres les prouvent).»

Cet article de Laura Miller répondait à un autre, de Jacob Silverman, de Slate.com, qui se plaignait d'une gentillesse excessive dans les critiques, et fustigeait «cette société de l’admiration mutuelle que constitue la culture littéraire moderne, tout particulièrement en ligne». Silverman expliquait cette gentillsss croissante notamment par une réorganisation de la presse littéraire, un changement des rapports de force entre attachés de presse et journalistes, et à la présence des auteurs sur les réseaux sociaux («S’il fut un temps où les critiques pouvaient assumer une double personnalité, l’une à l’écrit et l’autre dans la vie –Rebecca West pouvait assassiner un livre le matin et dîner avec l’auteur le soir-même– les médias sociaux ont fait tomber ces barrières»).

Mais quelles que soient les raisons de ce désir de gentillesse, de cette crainte de la méchanceté, la question est de savoir ce que l'on perdrait, si les critiques négatives devaient disparaître.

Parce que la critique n'est pas là, ou pas seulement, pas principalement là, pour dire quoi lire –il reste des libraires, profitons-en. Elle est là pour décortiquer le livre, l'ouvrir au lecteur, l'aider à penser l'oeuvre. Jean-Michel Frodon l'expliquait très justement sur Slate à propos de la critique de films:

«La caractéristique d’une œuvre d’art est d’être un objet ouvert (selon l’expression d’Umberto Eco), un objet dont on peut décrire les composants mais dont le résultat excède, et excèdera toujours ce qu’on peut en analyser et en expliquer. (...) Le travail du critique est de déployer le mystère, d’en ouvrir l’espace à ses lecteurs pour que ceux-ci y pénètrent plus aisément, le parcourent, l’habitent chacun à sa manière, pour que chacun construise son propre dialogue sans fin avec l’œuvre en question.»

Certains très mauvais livres donnent à penser, et méritent qu'on le dise sans omettre de préciser qu'ils sont mauvais. Certains très mauvais livres qui ne donnent pas à penser sont très lus, ce qui est une raison de réfléchir dessus –car l'idée de Laura Miller selon laquelle les mauvais livres, «le lecteur n'aurait jamais entendu parler» sans la critique, et qu'il n'en «entendra probablement jamais parler» est saugrenue.

La médiocrité de certains livres, si elle ne dit rien d'intéresant sur elle-même, dit aussi parfois beaucoup de la société dans laquelle on vit, ou du moins de l'état de l'édition, de la littérature, de la pensée contemporaine... Certains très mauvais livres valent donc parfois que l'on s'y attarde. Ecrire sur Fifty Shades n'a pas toujours été superflu. Se dispenser des critiques négatives serait se dispenser d'un pan de réflexion sur la littérature.

Ce serait aussi se dispenser de jouissances, parfois futiles, mais intenses. Comme lorsqu'on lit (Jean-Marc Proust à propos de l'intrigue de Fifty Shades of Grey)

Pour résumer, son truc à lui, c’est le bondage tandis qu’elle est plutôt vanilla sex (tradi, quoi). Mais peu importe parce qu’ils baisent toujours de la même façon: elle se mord les lèvres (du haut, soyez pas cons non plus), lui ça l’excite, il lui dit de pas le faire (stop bite your lip ou un truc dans le genre), elle arrête, deux pages après elle recommence, il lui dit stop, elle obéit, il finit par lui dire: «I will fuck you hard». Le hic, c’est qu’à force j’imagine que les lèvres d’Anastasia doivent être vraiment gercées et mon imaginaire érotique s’encombre de tubes Nivea ou Dermophil indien.



Va t’exciter là-dessus, tiens.

Et que le talent du critique vienne parfois recouvrir l'absence de talent de l'écrivain, c'est mérité.

C.P.

Charlotte Pudlowski
Charlotte Pudlowski (741 articles)
Rédactrice en chef de Slate.fr
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte